Midterms 2022 : les secrétaires d’Etat, fonction administrative aux enjeux très politiques

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Avant l’interminable décompte des voix en Géorgie, qui a fait basculer l’élection présidentielle de novembre 2020 en faveur du démocrate Joe Biden, personne ou presque ne connaissait le républicain Brad Raffensperger. Encore moins sa fonction : celle de secrétaire d’Etat de l’Etat de Géorgie… Enfin, sauf à avoir une bonne mémoire. Car avant lui, son homologue de Floride, Katherine Harris (1999-2002), avait elle aussi contribué à mettre cette fonction en lumière avec le recompte – controversé – du scrutin présidentiel de 2000, qui avait vu la victoire de George W. Bush face au démocrate Al Gore. Mais alors, qui sont les secrétaires d’Etat des Etats et à quoi servent-ils ?

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  • Organisation et supervision des élections

Le secrétaire d’Etat d’un Etat a une fonction distincte de celle du secrétaire d’Etat, qui est, au niveau fédéral (Secretary of State, en anglais), le chef de la diplomatie des Etats-Unis. Le poste existe dans 47 des 50 Etats du pays. Mardi 8 novembre, les électeurs de vingt-sept d’entre eux sont appelés à les renouveler. Parmi les postes en jeu, treize sont actuellement détenus par des démocrates, quatorze par des républicains.

Les différentes missions et pouvoirs des secrétaires d’Etat sont définis par la Constitution de chaque Etat. Dans la grande majorité d’entre eux, pourtant, ils ont une responsabilité commune : ils contrôlent les inscriptions sur les listes électorales et sont garants de la bonne conduite des scrutins, en supervisant le dépouillement des bulletins et révélant les gagnants et les perdants. Parmi leurs autres responsabilités communes figurent aussi l’enregistrement des entreprises, la tenue des registres de l’Etat et la certification des documents officiels.

  • Une fonction administrative exposée politiquement en 2020

Les élections au poste de secrétaire d’Etat sont l’un des enjeux majeurs de la campagne de 2022. Essentiellement en raison du « grand mensonge » de l’ancien président des Etats-Unis, Donald Trump, qui a affirmé sans preuve que les élections de novembre 2020 avaient été truquées et, donc, que la victoire lui avait été volée − c’est l’origine du mouvement Stop the Steal (« arrêtez le vol » de l’élection) qui aboutira à l’invasion du Capitole par les pro-Trump, le 6 janvier 2021.

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Au centre des préoccupations de Donald Trump au lendemain du scrutin : le décompte en Géorgie, notamment, où il a perdu par un écart de 11 779 voix. Quelques jours avant la tentative d’insurrection de ses partisans, il avait ainsi appelé Brad Raffensperger pour l’inciter à modifier en sa faveur le résultat du scrutin dans cet Etat. L’enregistrement de la conversation avait été remis au Washington Post, puis diffusé.

Par ce coup de fil, Donald Trump a transformé la perception qu’avaient les Américains de la fonction de secrétaire d’Etat. Jusqu’alors, celle-ci n’était pas particulièrement vue comme un must-have dans un plan de carrière : seuls le démocrate Joe Manchin et le républicain Brian Kemp l’ont exercée avant de devenir respectivement sénateur de Virginie-Occidentale et gouverneur de Géorgie. « Historiquement, ces élections avaient un côté technocratique (…), elles étaient presque apolitiques, plutôt que partisanes », expliquait au site d’informations Axios Kim Rogers, la directrice exécutive de l’Association des secrétaires d’Etat démocrates.

  • Des républicains « négateurs » de l’élection de 2020 candidats dans des « Swing States »

En 2022, la théorie du « grand mensonge » s’est transformée en programme de campagne pour une ribambelle de candidats républicains, souligne le Washington Post. Certains d’entre eux briguent ces postes dans des Swing States – ces Etats indécis qui peuvent faire basculer le scrutin présidentiel – que l’homme d’affaires a perdus deux ans plus tôt : Arizona, Nevada, Michigan et Wisconsin.

En 2018, Donald Trump n’avait fait campagne pour aucun candidat républicain à un poste de secrétaire d’Etat. Signe de l’enjeu, il a cette fois publiquement affiché son soutien à plusieurs prétendants : Mark Finchem (Arizona), Jim Marchant (Nevada), Kristina Karamo (Michigan), Kim Crockett (Minnesota), Frank LaRose (Ohio), Chuck Gray (Wyoming). Il a aussi apporté son parrainage à Doug Mastriano, qui brigue le poste de gouverneur de Pennsylvanie, Etat dans lequel la nomination du secrétaire d’Etat lui reviendra. L’ancien président n’a, en revanche, pas appelé à voter pour Brad Raffensperger, en Géorgie, qui vise un nouveau mandat de secrétaire d’Etat.

Ces candidats sont aussi membres de la très droitière America First Secretary of State Coalition (ASSC), qui a fait siennes les allégations de Donald Trump concernant la fraude électorale. Celle-ci veut prendre le contrôle du déroulé de l’élection présidentielle dans ces Etats-clés en plaidant notamment pour un contrôle plus strict de l’identification des électeurs, un scrutin se déroulant sur une seule journée, des bulletins de vote papier, l’élimination du vote par correspondance…

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L’existence de cette coalition a été révélée par Steve Bannon, ancien conseiller de M. Trump et figure de l’extrême droite, dans son podcast « War Room ». Il y appelle aussi les partisans de l’ex-président à s’impliquer dans toute une série de processus décentralisés, de l’éducation à la gestion des scrutins locaux – chaque Etat ayant ses propres règles –, pour, le cas échéant, les contester. A ces menaces contre la démocratie s’ajoute un mouvement de fond : depuis le début de 2021, vingt Etats ont adopté des lois électorales restrictives qui seront en vigueur lors des midterms, selon le groupe de réflexion Brennan Center for Justice.

  • Des sommes record à la hauteur de l’enjeu

Les démocrates n’en restent pas pour autant les bras croisés. Dans une vidéo pour le mouvement MoveOn, Robert Reich, l’ancien secrétaire au travail de l’administration Clinton, a tenté, au mois d’avril, de mobiliser les électeurs progressistes. Si des républicains « négateurs » sont élus aux postes de secrétaires d’Etat, ils pourront remettre en cause le résultat de l’élection de 2024, si son résultat n’était pas favorable à Donald Trump, alerte-t-il.

Selon l’organisation OpenSecret, groupe de recherche sur les flux financiers dans la politique américaine, les démocrates ont levé plus de 31 millions de dollars (31,3 millions d’euros) pour les candidats à ces postes depuis janvier 2021, contre quelque 23 millions de dollars chez les républicains. L’ensemble des dépenses liées aux élections de mi-mandat 2022, tous postes confondus, devrait dépasser 9,3 milliards de dollars. En 2018, l’enveloppe globale avait atteint 7,1 milliards de dollars.

De son côté, Donald Trump, qui n’a jamais reconnu sa défaite à la présidentielle de 2020, a de nouveau entonné sa rengaine complotiste. Le 1er novembre, il a dit voir des premiers signes de fraude dans le vote par correspondance en Pennsylvanie, un des Etats-clés des élections de mi-mandat. « C’est reparti ! Des truquages électoraux ! », a-t-il écrit sur Truth Social, son réseau social. Sous ce message, il a relayé un article de Just The News, un site militant affirmant que les autorités de Pennsylvanie avaient envoyé des centaines de milliers de bulletins à des électeurs dont l’identité n’était pas « vérifiée ». Qu’importe si ces allégations ont été immédiatement infirmées.

Différents modes de désignation, une fonction commune

Les Etats-Unis étant un Etat fédéral, les missions et pouvoirs des secrétaires d’Etat ont été définis par la Constitution de chaque Etat et varient.

  • Dans trente-cinq Etats, les secrétaires d’Etat sont élus lors de l’élection générale, la plupart du temps pour un mandat de quatre ans.
  • Dans neuf Etats – Delaware, Floride, Maryland, New Jersey, New York, Oklahoma, Texas, Pennsylvanie, Virginie – il est nommé par le gouverneur.
  • Dans le Maine, le New Hampshire et le Tennessee, le secrétaire d’Etat est élu par la législature de l’Etat, le Congrès local, pour un mandat de deux ans dans les deux Etats de Nouvelle-Angleterre, de quatre ans dans le Tennessee.
  • L’Alaska, Hawaï et l’Utah n’ont pas de secrétaire d’Etat : ces fonctions sont exercées par le lieutenant-gouverneur de l’Etat.

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