« La logique de guerre gagnera du terrain si les fossés continuent de s’approfondir entre l’Est et l’Ouest ainsi qu’entre le Nord et le Sud »

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Comme ces cartes du monde qui paraissent distordues parce qu’elles reposent sur une projection différente de celle dont a l’habitude, le système international se déforme sans qu’on perçoive toujours l’ampleur des changements à l’œuvre. Notre œil ne s’est pas encore fait au nouveau paysage et nous continuons à voir les autres pays à leur place familière sur la mappemonde. Or ils sont devenus plus lointains ou plus proches, dans un double étirement géopolitique : à la fois Est-Ouest et Nord-Sud. Cette transformation est porteuse de guerres si l’on ne réagit pas.

Anticipée depuis plusieurs années, la polarisation Est-Ouest est chaque année plus marquée. La guerre russe contre l’Ukraine rappelle le temps de la guerre froide, lorsque « l’Est » était avant tout l’URSS. De fait, le camp occidental n’a pas changé : il s’est soudé davantage, par la force des choses. En revanche, et en dépit du conflit ukrainien, « l’Est » est désormais bien davantage la Chine que la Russie, compte tenu de l’ampleur de ses moyens et de sa détermination politique à les mettre au service de son influence. Si la Russie est une tempête, la Chine est le changement climatique, a résumé Rob Joyce, chargé – et ce n’est pas surprenant – de la cybersécurité à la National Security Agency.

Cet étirement Est-Ouest de la mappemonde force les autres pays à un grand écart, tout particulièrement ceux qui, par exemple, dépendent du marché chinois tout en bénéficiant du bouclier américain, ceux donc qui ont « déconnecté les sources de leur prospérité des sources de leur sécurité », selon la formule du politologue Olivier Schmitt. Ainsi, Singapour ou l’Allemagne, mais en fait toute l’Asie du Sud-Est et toute l’Europe, se retrouvent forcés de redéfinir leur intérêt national, même s’ils essaient de ne pas choisir. D’autres pays, comme l’Arabie saoudite, savent, à l’inverse, profiter de la polarisation Chine – Etats-Unis pour maximiser leurs intérêts et jouer la carte d’un non-alignement nouvelle formule, parce que leur rôle sur le marché de l’énergie leur permet d’enjamber ce fossé croissant.

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Mais, des deux fossés, c’est celui qui sépare le Nord du Sud dont l’élargissement passe le plus inaperçu. Certains pays ont produit et consommé des vaccins contre le Covid-19 par centaines de millions, d’autres n’en avaient pas. Certains pays ont pu dépenser pour protéger leur économie « quoi qu’il en coûte », d’autres pas. Certains pays sont vulnérables à la crise alimentaire, à la crise énergétique et à la crise de la dette consécutives à l’attaque russe, d’autres pas – ou dans des proportions moindres. Même si cette catégorie du « Sud global » est simplificatrice, le Covid-19 et l’Ukraine ont rappelé qu’elle avait du sens.

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