front gelé, Moscou contrarié – Libération

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Guerre entre l’Ukraine et la Russiedossier

Six mois après son lancement, la guerre est devenue un conflit d’usure tant les forces ukrainiennes et russes se sont équilibrées. Seule une mutation des armées pourrait faire changer la donne.

«Aujourd’hui, lors de l’opération militaire spéciale, nos soldats accomplissent honorablement leurs devoirs […] et libèrent pas à pas la terre du Donbass», s’est félicité lundi Vladimir Poutine, dans l’une de ses rares déclarations depuis le début de la guerre en Ukraine – qu’il a pris soin de ne pas désigner comme telle. Le maître du Kremlin a profité d’un salon international de l’armement, organisé pendant une semaine à Koubinka, dans la région de Moscou, pour prononcer un discours dithyrambique sur l’avancée de ses forces. Ses armes sont d’ailleurs «nettement supérieures» à celles de ses rivaux, assure-t-il.

Nouvelle menace en Crimée

Sur le terrain, pourtant, tout porte à croire que le plan russe initial ne se déroule pas comme prévu. Près de six mois après son lancement, la guerre éclair espérée par Moscou s’est transformée en un conflit d’usure dont personne ne semble pouvoir prédire l’issue. «La Russie poursuit les démonstrations de force avec ses armements les plus avancés, mais utilise paradoxalement du matériel datant des années 80 en Ukraine, constate l’historien militaire Michel Goya. Elle domine encore le ciel, avec environ 400 sorties aériennes par jour, mais on assiste à un ralentissement des combats de part et d’autre. Chaque camp n’avance plus que de quelques centaines de mètres, qui permettent seulement de prendre ou de reprendre des petits villages. Les attaques russes ne sont plus menées que par un petit groupe de bataillons d’élite. Les autres résistent tant bien que mal, malgré les pertes élevées et l’épuisement lié à des mois de combats. Le front est presque gelé.»

D’autant que les forces russes font face à une nouvelle menace dans une région jusqu’à présent épargnée par le conflit. En un peu plus d’une semaine, plusieurs séries d’explosions ont ravagé des dépôts de munitions en Crimée, péninsule annexée depuis 2014 d’où décollent des avions russes pour frapper des cibles ukrainiennes. Moscou a attribué celles de mardi matin, qui ont eu lieu près de Djankoï dans le nord de la péninsule, à des «saboteurs», sans désigner de responsables. «Des infrastructures civiles, parmi lesquelles une ligne à haute tension, une centrale électrique, une voie ferroviaire, ainsi que plusieurs maisons ont également été endommagées», a détaillé l’armée russe.

Mais de nombreux observateurs estiment qu’il s’agit plutôt d’une nouvelle attaque menée avec succès par Kyiv. Sous couvert d’anonymat, un haut responsable ukrainien a déclaré au New York Times qu’une unité militaire d’élite opérant derrière les lignes ennemies était à l’origine des explosions. Sur Twitter, un conseiller du président Volodymyr Zelensky a semblé faire une allusion à l’implication de son pays : «La Crimée d’un pays normal, c’est la mer Noire, les montagnes, les loisirs et le tourisme. Mais la Crimée occupée par les Russes, ce sont des explosions d’entrepôts et un risque élevé de mort pour les envahisseurs et les voleurs. La démilitarisation en action», a ironisé Mykhaïlo Podolyak. Le 9 août, des explosions sur une autre base aérienne de Crimée avaient déjà détruit neuf avions russes.

«Ligne rouge»

Ces incidents, toutefois, interrogent. «D’un point de vue militaire, les Ukrainiens n’ont pas les capacités de frapper à plus de 250 kilomètres de leurs lignes», poursuit Michel Goya, qui développe trois hypothèses qui pourraient justifier une telle prouesse : l’utilisation d’un missile balistique moderne développé avant le début de la guerre, d’un missile de croisière antinavire Neptune ou d’un ATACMS tiré par un lance-roquettes Himars, fourni par les Etats-Unis.

Ce dernier scénario constituerait toutefois le franchissement de la «ligne rouge» définie par le Kremlin, qui s’oppose à l’utilisation d’armes occidentales sur ce qu’il considère comme son territoire. Dimanche, une «frappe de précision» a détruit dans l’est du pays une base du nébuleux groupe paramilitaire Wagner, dont les hommes sont accusés de combattre aux côtés des troupes russes, selon le gouverneur de la région de Louhansk.

Malgré la multiplication de ces tirs de précision, rendus possibles grâce à de meilleures sources de renseignement et l’envoi d’armes occidentales, de nombreuses villes ukrainiennes demeurent la cible d’intenses bombardements russes. Lundi, des frappes ont fait au moins un mort à Kharkiv, la deuxième ville du pays. «On assiste à un équilibre des forces, à un ralentissement des opérations, comme on a pu le voir durant la Première guerre mondiale. Seule une transformation profonde des armées pourra changer la donne», conclut Michel Goya.

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