En Colombie, les droits bafoués du fleuve Atrato

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Au cœur de la région tropicale du Choco, dans le nord-est de la Colombie, le fleuve Atrato coule, puissant, majestueux et crasseux. Les hélices des bateaux se prennent dans les sacs en plastique qui flottent en aval du port fluvial de Quibdo. Les mines d’or recrachent leur mercure dans le rio Quito et les autres affluents du fleuve long de 750 kilomètres.

« La sentence T-622 de la Cour constitutionnelle ? Tout le monde la connaît, ici, explique José Adan Palacios, qui, sur sa barque en bois, transporte passagers et bananes. Mais elle n’a rien changé. La pollution continue, que ce soit par les mines, la déforestation ou les poubelles. » En 2016, la Cour constitutionnelle reconnaissait le fleuve Atrato comme sujet de droit. Une première. La décision a fait jurisprudence en Colombie. Plusieurs fleuves et l’Amazonie tout entière – qui couvre 42 % du territoire colombien – sont aujourd’hui sujets de droit.

Maryuri Mosquera, 39 ans, est ingénieure agronome et « gardienne » de l’Atrato. L’arrêt de la Cour constitutionnelle a désigné comme représentantes légales du fleuve sept organisations locales, qui ont chacune désigné deux gardiens du fleuve. Maryuri et ses collègues sont donc chargés de veiller à la mise en œuvre de la décision judiciaire. « C’est une tâche un peu démesurée », reconnaît-elle en soupirant. Les magistrats ont enjoint à l’Etat colombien de décontaminer le fleuve, de mettre fin à l’exploitation minière illégale, d’assurer la sécurité alimentaire des populations riveraines et d’effectuer les tests toxicologiques et épidémiologiques nécessaires. « Pour faire tout cela, il faut de l’argent et il faut de la volonté politique », poursuit Mariyuri. Deux denrées rares dans cette région pauvre et délaissée du Choco. Les communautés qui vivent sur les rives de l’Atrato – un demi-million de personnes – sont indiennes ou afro-descendantes.

« On ne se nourrit ni de pétrole ni de cuivre »

L’Atrato trouve sa source à plus de 3 000 mètres d’altitude, sur le versant ouest de la cordillère des Andes. « Ici, l’eau est cristalline », constate Ramon Cartagena, dit « Moncho », en montrant la cascade de La Calera qui dévale la montagne verdoyante. Dix kilomètres plus bas, l’eau du torrent, devenu Atrato, a viré au gris terne. « Nous venions pique-niquer en famille et pêcher, poursuit “Moncho”. Aujourd’hui, on n’a pas envie de tremper la main dans l’eau de la rivière et encore moins de s’y baigner. » « Moncho » a travaillé pendant seize ans dans la mine de cuivre d’El Roble, la seule autorisée sur l’Atrato. L’exploitation est passée aux mains des Canadiens en 2013. « L’eau est indispensable. On ne se nourrit ni de pétrole ni de cuivre, dit dans un soupir Ramon. Mais la mine est le seul employeur de la région. » Devenu gardien du fleuve « par devoir citoyen », il a reçu des menaces de mort. La Colombie est un des pays les plus dangereux au monde pour les militants écologiques.

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