de la Suède à la Belgique, quel est le secret de ces pays de l’Union européenne qui parviennent à limiter l’abstention ?

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Elle tient une place importante dans le paysage politique français. Avec 53,77% d’électeurs inscrits qui n’ont pas voté au second tour des élections législatives, dimanche 19 juin, l’abstention conserve son surnom de “premier parti de France”. Le phénomène n’est pas nouveau, et concerne de nombreux pays démocratiques, comme le précise un rapport de l’OCDE de 2016.

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Mais certains pays, comme la Suède, affichent des taux de participation élevés, souvent au-dessus de 70%. Alors l’abstention dépend-elle de l’histoire politique, de l’organisation des scrutins ou bien de la façon dont les partis font campagne ? Pour y voir plus clair, franceinfo s’est penché sur ces Etats européens où les citoyens semblent attacher une plus grande importance à faire entendre leur voix dans les urnes.

En Suède, des élections synchronisées et un assouplissement du vote par correspondance

Avec 87,2% de participation aux dernières élections générales de 2018, la Suède tranche avec le reste du continent européen. Le vote n’y est pas obligatoire, mais les chiffres restent très élevés. “C’est un pays où, comme à Malte par exemple, on vote en masse car toutes les élections sont tenues en même temps”, fait remarquer Filip Kostelka, professeur à l’Institut universitaire européen et spécialiste des comportements politiques.

“En cinq ans, les Suédois ont voté deux fois alors que les Français ont dû se rendre cinq fois aux urnes.”

Filip Kostelka, professeur à l’Institut universitaire européen

à franceinfo

Tous les quatre ans, les électeurs suédois ont rendez-vous le deuxième dimanche de septembre pour élire à la fois leurs députés, leurs conseillers communautaires ainsi que les membres des assemblées municipales. Pour le chercheur, la synchronisation des scrutins permet aussi de susciter davantage d’intérêt dans les campagnes. “C’est une bonne façon d’élever les enjeux d’une élection, explique Filip Kostelka. Alors qu’en France, la campagne pour les législatives commence toujours tard, car les partis sont concentrés sur l’élection présidentielle qui se tient juste avant.” 

D’autres raisons sont évoquées par les politologues pour expliquer la forte participation électorale dans ce pays scandinave. A commencer par un système de vote par correspondance, c’est-à-dire par voie postale, décrit comme “très généreux” par le chercheur Stefan Dahlberg, dans une étude publiée en 2016 (en anglais). Au milieu des années 2000, alors que l’abstention augmentait légèrement, ce système a été rendu plus flexible et plus performant. Résultat : la part de votants à distance a augmenté presque chaque année depuis, tout comme les chiffres de la participation générale. Enfin, le système d’élection à la proportionnelle et des initiatives comme le festival Järva Vecka, qui mêle musique et politique, permettent de conserver l’intérêt des Suédois pour leurs élections. 

En Estonie, le vote en ligne généralisé

Le petit pays balte de 1,3 million d’habitants est parvenu, ces dernières années, à maintenir l’abstention sous la barre des 40% pour ses législatives. Il est aussi le seul membre de l’UE à proposer, depuis 2005, un système de vote par internet qui fonctionne désormais pour tous les scrutins. Le tout avec succès, car de plus en plus d’Estoniens choisissent de voter en ligne : 43,8% des électeurs l’ont fait lors des dernières législatives, en 2019. Le système, réputé fiable et sécurisé, est par ailleurs très arrangeant : si un citoyen venait à voter deux fois – sur internet puis en glissant un bulletin dans l’urne – c’est le vote physique qui est privilégié, rendant caduc le vote en ligne. 

Rien ne prouve néanmoins que l’option numérique permette d’attirer les abstentionnistes, même chez les jeunes. “Un certain nombre d’études faites dans d’autres pays montrent qu’il n’y a aucun effet du vote électronique sur l’abstention”, rappelait Véronique Cortier, chercheuse en informatique au Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications (Loria-CNRS), interrogée par Le Monde en juin 2021.

“Le vote en ligne a des effets à la marge [sur la participation], pour les électeurs vivant à l’étranger.”

Filip Kostelka, professeur à l’Institut universitaire européen

à franceinfo

En France, la mise en place du vote par internet est approuvée par 78% des personnes interrogées et par 80% de celles qui s’étaient abstenues lors du premier tour des élections régionales, selon un sondage mené en juin 2021. Mais les risques liés à la cybersécurité freinent les décideurs français.

La facilité du vote par internet permet-elle d’éviter que la base électorale ne s’érode ? “C’est possible, mais encore difficile à quantifier”, prévient Filip Kostelka, qui insiste plutôt sur la bonne tenue des listes électorales dans cet Etat très centralisé. “Comme dans beaucoup d’endroits, il est très facile pour les citoyens de changer de listes quand ils déménagent. Parfois, c’est même automatique”, explique-t-il. A ce sujet, “la France et le Royaume-Uni font office d’exception, c’est bien dommage”, regrette le chercheur. La “mal-inscription” est en effet une source majeure d’abstention. Données de l’Insee à l’appui, des chercheurs ont pu établir qu’il y avait près de 13 millions de non et de mal inscrits lors de l’élection présidentielle française de 2017. “Cela masque, en quelque sorte, le vrai niveau de l’abstention en France”, commente pour sa part Filip Kostelka. 

En Belgique, vote obligatoire et “suggestion citoyenne”

La Belgique est l’un des rares pays européens avoir rendu le vote obligatoire. C’est le cas depuis 1893, et la participation y avoisine, depuis, les 90%. Si un électeur ne va pas voter, il peut être contraint de payer une petite amende. Si cela se reproduit quatre fois en moins de quinze ans, sans aucun justificatif, le citoyen est alors rayé des listes électorales pour dix ans. Une règle qui a surtout un puissant effet psychologique, souligne Filip Kostelka. “En Belgique, les sanctions ne sont pas régulièrement appliquées, mais quand on regarde les sondages, les citoyens ne le savent pas et pensent qu’ils seront systématiquement punis”, détaille-t-il.

Mais l’obligation n’est pas une solution miracle. En Grèce, où le vote est également obligatoire, la participation tourne aux alentours de 60%. L’Italie, elle, a abandonné le vote obligatoire en 1993. En France, l’idée est toujours défendue par certaines personnalités politiques. Anne Hidalgo, candidate PS lors de la dernière élection présidentielle, l’avait proposée, comme le candidat de LFI, Jean-Luc Mélenchon. Ce choix “facile” et “pratique” est une “mauvaise réponse”, juge Dorian Breuil, expert associé à la fondation Jean-Jaurès et coprésident de l’ONG A voté. “Cela marquerait un échec terrible, celui de ne pas avoir réussi à convaincre”, estime-t-il. Pour lui, cette obligation nierait le problème de notre “démocratie à bout de souffle” en “partant du principe que la faute revient aux électeurs”.

“Le réel problème vient de notre architecture institutionnelle qui ne correspond plus aujourd’hui aux modalités d’engagement.”

Dorian Breuil, expert associé à la fondation Jean-Jaurès et coprésident de l’ONG A voté

à franceinfo

Si le vote obligatoire est une piste qui ne fait pas l’unanimité en France, la Belgique pourrait être une source d’inspiration en termes de démocratie participative. Une note pour la fondation Jean-Jaurès du 15 juin mentionne un dispositif innovant pour les habitants de la capitale belge. “Une ‘suggestion citoyenne‘ signée par 1 000 Bruxellois en âge de voter suffit à convoquer une commission délibérative”, expose Dorian Breuil. Composée d’un panel de trois quarts de citoyens et d’un quart de parlementaires tirés au sort, “elle se réunit pour étudier une thématique précise et formule des recommandations transmises au Parlement, à qui il revient de leur donner une traduction (législative ou sous forme de question posée au gouvernement)”, détaille-t-il. C’est dans ce cadre que la troisième “commission délibérative”, sur la question de la biodiversité en ville, a rendu 21 recommandations, fin mai.

Le vote étant obligatoire en Belgique, impossible de savoir si ces initiatives mêlant élus et citoyens ont fait reculer l’abstention. Mais pour Dorian Breuil, ce type d’innovation peut être mis en place en France pour remobiliser la population, et redonner de l’élan aux élections. D’après lui, pour “répondre à l’urgence démocratique”, il est nécessaire d’“appuyer sur tous les boutons en même temps”. Autrement dit, il préconise de fluidifier l’inscription sur les listes électorales, de faciliter l’accès au vote, mais également d’impliquer directement les citoyens dans le processus démocratique. 

La France l’a fait avec le grand débat national lancé après la crise des “gilets jaunes” ou encore la Convention citoyenne pour le climat (CCC). Mais ces nouveautés, qui ont suscité un fort engagement des participants et de l’enthousiasme, ont finalement déçu. Un chiffre : sur les 149 propositions de la CCC, seules 10 ont été reprises “sans filtre” dans le projet de loi “Climat et résilience”. D’autres ont été amoindries, édulcorées, voire vidées de leur sens, selon des participants à la Convention. Le Conseil national de la refondation, annoncé par Emmanuel Macron, doit associer “les forces politiques, économiques, sociales, associatives, des élus des territoires et de citoyens tirés au sort”. Le prélude à un changement durable qui va ramener les citoyens dans l’isoloir ?

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