ces habitants qui ont choisi de passer sous drapeau russe

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Selon les autorités ukrainiennes lundi soir 15 août, plus d’un quart des habitants de la région de Donetsk encore sous leur contrôle n’ont pas évacué malgré les appels répétés à le faire. Fatalisme ou convictions pro-russe, reportage auprès de ceux qui ont choisi de rester malgré la violence des combats.

De notre envoyée spéciale à Berdiansk et Svetlodarsk,

On la rencontre à Berdiansk lors d’un voyage de presse organisé par l’armée russe. Larissa, 59 ans, cheveux bruns coupés court tirant sur le roux, se tient à l’écart de l’agitation, des déclarations et des discours face aux caméras.

Les vagues du bord de la mer sont toutes proches, alors en cet été étouffant, elle prend le frais sur le balcon de l’appartement d’un immeuble que les nouvelles autorités pro-russes ont attribué aux évacués d’Ukraine.

Le 17 mars, on nous a expulsés de notre maison à Ugledar (ville de la région encore aujourd’hui sous contrôle des forces ukrainiennes, NDLR). Quatorze personnes, avec enfants et petits-enfants. L’armée ukrainienne est venue et nous a fait partir en une nuit. Ils nous ont dit qu’il fallait sortir, qu’ils avaient besoin d’une maison. Nous avons dû nous débrouiller au hasard. Nous sommes allés à Dnepropetrovsk. On nous avait promis d’y rester deux semaines, mais on ne nous a donné qu’une journée. On nous a ensuite proposé d’aller dans l’ouest de l’Ukraine, mais nous ne connaissons personne là-bas, personne ne nous y attend, et nous nous sommes dits que nous y serions humiliés, parce que nous ne parlons que russe. Nous avons tous étudié l’ukrainien à l’école, mon mari parle ukrainien, mais dans la vie quotidienne, nous sommes russophones. Du coup, nous sommes partis pour Zaporozhye. puis arrivés ici à Berdiansk.

Comment a-t-elle passé la ligne de front avec toute sa famille ? Très simplement, assure Larissa.

Ça s’est passé normalement. Ce sont surtout les Ukrainiens, qui nous ont posé des questions. Pourquoi nous allions chez les occupants, pourquoi la Russie, etc. Nous avons répondu que nous allions nous rapprocher de nos familles et de nos amis. Nous avons été parmi les premiers à franchir cette ligne. C’était le 20 mars, et nous sommes ici depuis cinq mois. Lorsque nous avons passé le premier point de contrôle, des Tchétchènes étaient là, ils nous ont dit : « Détendez-vous, maintenant, vous êtes à la maison. Personne ne vous offensera, personne ne vous touchera. » Dieu merci, personne ne nous a offensés, personne ne nous a touchés. C’est pour ça qu’on est toujours là.

Un choix que Larissa assume encore et toujours au prix de déchirements dans sa famille. Elle et son frère, qui vit aujourd’hui à Kiev, ont d’abord entamé un dialogue de sourds : « Je lui ai dit que nous avions été expulsés, dit-elle, il m’a répondu que c’était impossible, que ça ne pouvait pas être vrai. » Butcha, qui bombarde qui… les sujets de violents désaccords et de disputes se sont multipliés. Ils ne se parlent plus depuis le 1er avril.

À Svetlodarsk, petite ville de la région de Donetsk prise par les forces russes et pro-russes le 28 mai dernier, on croise, dans la cour arborée d’un immeuble, trois générations de femmes sur un banc : Natacha, Anna, Liliana. Des bus et des trains gratuits, disent-elles, sont passés tous les jours quasiment jusqu’au dernier moment pour évacuer ceux qui le souhaitaient vers les zones contrôlées par Kiev.

Le marché de Svetlodarsk détruit par les bombardements ukrainiens, selon l’un des habitants de la ville. © RFI – Anissa El Jabri

Parmi les trois femmes, la plus âgée est d’abord restée, dit-elle, à cause de ses cinq chats : il était pour elle trop compliqué de partir avec eux. Et surtout, les trois femmes sont d’accord : aucun endroit en Ukraine n’est de toute façon sûr, désormais.

En 2015, nous sommes partis avant de revenir. Mais à cette époque, il n’y avait pas de combats sur le territoire de l’Ukraine, on pouvait aller à Bakhmut, par exemple. Maintenant, c’est effrayant partout. Les missiles et les roquettes peuvent atteindre n’importe quel endroit, à n’importe quel moment. Mes proches sont allés dans la région de Dnepropetrovsk, et là-bas aussi, des roquettes ont frappé.

Comment l’ont-elles su dans cette ville encore presque coupée du monde ? Les trois femmes échangent leur premier bref sourire : un voisin, expliquent-elles, a réussi à trouver un endroit dans la ville où il y a une connexion. Tout le monde s’est passé le mot et défile, depuis, dans ce lieu pour échanger de brèves nouvelles.

À Svetlodarsk aussi, le climat sécuritaire est encore très instable. Nikolaï, qu’on croise en short et débardeur dans le vent brûlant et étouffant du mois d’août, nous tire par la manche : il tient absolument à nous montrer quelque chose. « Venez, venez voir comment notre marché a été détruit hier. »

À quelques dizaines de secondes à pied du centre-ville pavoisé de drapeaux russes tous les deux mètres : un cratère de plusieurs mètres et deux hommes le visage fermé qui terminent de ramasser les débris. « Voilà, les étals, les magasins, les minibus, tout ce qu’on aimait était là », dit Nikolaï.

Comme ce café, on y allait tous depuis une vingtaine d’années. C’était le lieu de rencontre de la jeunesse le soir, mais aussi l’endroit où on savait qu’on allait toujours croiser quelqu’un avec qui bavarder. Ça a été détruit en quelques instants. À 16 heures, il y a eu trois projectiles. Ça fait mal au propriétaire de voir ça, ça nous fait tous mal.

Et quand on lui demande qui a tiré à son avis, Nikolaï s’indigne : « Mais comment ça, qui a tiré ? Mais enfin, c’est l’armée ukrainienne, évidemment. Qui voulez-vous que ce soit ? »

Colère contre les tirs attribués à l’Ukraine chez certains de ceux qui sont restés, mais aussi une rancœur très ancienne. Vitali, 51 ans, s’apprête à faire ses courses dans l’une des trois épiceries restées encore ouvertes.

Avant d’entrer dans cette large échoppe aux rayons encore fournis, malgré l’absence d’électricité et aux prix affichés en hryvnias ukrainiens et en roubles russes, cet ouvrier mécanicien détaille sans hésiter la litanie de reproches qu’il fait à Kiev.

Vous avez voyagé en Ukraine, vous ? Non ? Eh bien, sachez que lorsque vous revenez dans le Donbass, ça saute aux yeux, que nous avons été oubliés. Les différents gouvernements n’ont jamais fait attention à nous. Ils se fichaient de nous, ou alors ils n’ont pas vraiment voulu faire attention. Il n’y a jamais eu d’investissement, ici. Moi, je voudrais que la Russie vienne ici et s’implante profondément. La Russie, c’est une grande puissance, un grand pays. Beaucoup dépend de lui, surtout notre vie ici. Nous espérons aujourd’hui, vraiment, que les Russes nous aideront, à la fois pour le travail et pour nos conditions de vie. Moi, j’y crois. La Russie n’abandonne jamais les siens.

Combien sont-ils à partager ces colères et convictions ? En tout cas, c’est sans doute à eux que s’adresse ce poster de l’armée russe sur la porte de l’épicerie, poster appelant les habitants à s’engager.

Poster de l’armée russe appelant les habitants de Svetlodarsk à s’engager dans ses rangs.
Poster de l’armée russe appelant les habitants de Svetlodarsk à s’engager dans ses rangs. © Anissa El Jabri / RFI

Pour Igor Vladimirovich Zakharevich, chef de l’administration de la ville de Debaltseve et également responsable des villes de Svetlogarsk et Mironovsky, ces posters s’adressent à « des gens qui veulent défendre leur patrie, qui y sont prêts, comme dans n’importe quel pays. C’est juste pour les gens qui de leur propre volonté veulent s’engager. »

Pour Nikolaï, « il ne faut pas de mobilisation forcée, il faut en rester au volontariat. C’est impossible de forcer une personne à se battre. Imaginons que quelqu’un se retrouve avec une arme sans convictions ; eh bien, il sera tué dès qu’il aura mis le pied sur le champ de bataille, c’est tout. Ou bien alors, il cherchera à s’enfuir. »

Igor Vladimirovich Zakharevich s’affiche concentré sur l’aide humanitaire, l’approvisionnement en eau et en électricité, le paiement des pensions des retraités et l’affirme : il n’est pas question de mobilisation des hommes de ces territoires conquis. En tout cas, « pour l’instant ».

Contrairement à la Russie, où ce sujet n’est pas sur la table, tous les hommes de 18 à 55 ans des régions séparatistes pro-russes de Donetsk et de Louhansk ont été mobilisés dès le 19 février dernier.

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