Armement, logistique, cyberdéfense… Ce que la guerre en Ukraine nous apprend sur l’armée française

0
65

A 1 300 km de l’Hexagone, les combats font rage. L’attaque russe contre l’Ukraine, lancée en février, a provoqué un électrochoc au sein de l’Otan. Depuis trois mois, les alliés occidentaux de Volodymyr Zelensky, dont la France, fournissent armes et équipements en nombre à Kiev. Aucun n’envoie cependant de troupes sur le terrain, de peur que le conflit ne devienne frontal avec Vladimir Poutine.

>> Guerre en Ukraine : suivez la situation en direct

Si la France entrait directement dans une guerre “à haute intensité”, elle pourrait compter sur le soutien de ses alliés militaires et, en dernier recours, sur la dissuasion nucléaire. Sans être “la plus probable”, cette hypothèse extrême “ne peut plus être exclue”, prévenait un rapport de l’Assemblée nationale sur la préparation à la haute intensité publié une semaine avant l’invasion russe de Ukraine. La France doit se préparer à tous les scénarios. C’est ce que s’accordent à dire les experts interrogés par franceinfo. Ces spécialistes de la défense ont décortiqué ce que le conflit en Ukraine nous apprend de nos armées.

Une “masse” insuffisante en cas de conflit à haute intensité

Chars, blindés, hélicoptères… La guerre en Ukraine engloutit les équipements lourds par centaines. Moscou a perdu à ce jour plus de 670 tanks, une quarantaine d’hélicoptères et près de 120 avions, selon le blog spécialisé Oryx (en anglais) recense les véhicules russes détruits, abandonnés ou capturés par les forces ukrainiennes. 

La France est loin de disposer d’autant de matériel, selon un rapport de l’Institut français des relations internationales (Ifri) consacré à la “masse dans les armées françaises”. Entre 1991 et 2021, le nombre de chars a été divisé par 6 (222 chars contre 1 349 il y a 20 ans), les avions de combat par 2,7 (254 contre 686). Les effectifs militaires sont en outre deux fois moins nombreux (203 000 contre 453 000), les réservistes, dix fois moins nombreux (41 000 contre 420 000).

Le rapport parlementaire publié en février pointe aussi un potentiel problème de stock de certaines munitions, dont la durée de vie est de dix ans. Pour reconstituer un stock de missiles, par exemple, il faudrait parfois compter jusqu’à trois ans entre la commande et la livraison.

Une production de temps de paix, difficile à accélérer

“La France produit aujourd’hui en cadence de paix, garantie par l’arme nucléaire”, note Léo Péria-Peigné, chercheur à l’Ifri, spécialiste de l’armement. En cas de guerre à haute intensité, ni les stocks ni les cadences de production ne seraient suffisants. A titre d’exemple, “les 150 avions Rafale risqueraient de disparaître en une à deux semaines” s’ils étaient engagés dans un tel conflit.

Si la France devait produire en masse face à une attaque, plusieurs mois ou années seraient nécessaires, selon les modèles. “Dassault dépend de plus de 200 sous-traitants, dont certains ne produisent que certaines pièces, qu’ils sont les seuls à produire”, illustre Léo Péria-Peigné. Sans compter les armes coproduites avec d’autres pays européens, comme l’hélicoptère EC665 Tigre, ou celles que le pays ne produit plus, comme les armes d’infanterie, achetées l’étranger.

De quoi rappeler au passage que l’argent demeure aussi le nerf de la guerre. Le budget 2022 de la défense française, hors pensions, s’élève à 40,9 milliards d’euros, selon le ministère de la Défense, en hausse de 8,5 milliards depuis 2017. La loi de programmation militaire promulguée en 2018 par Emmanuel Macron fixait l’objectif de porter le budget de la défense à 2% du PIB d’ici à 2025. Une cible dépassée dès 2020, selon la Banque mondiale, mais qui reste bien inférieure aux dépenses de la Russie, qui a consacré 4,3% de son produit brut intérieur à sa défense en 2020, de l’Ukraine (4,1%) et des Etats-Unis (3,7%).

“Pour renforcer les capacités d’armement de la France, recruter et fidéliser nos troupes, il faut plus de budget”, défend Patricia Mirallès, députée LREM de l’Hérault et corapporteuse de la mission dédiée à l’Assemblée nationale. “Le meilleur moyen d’éviter la guerre, c’est de s’y préparer, déclare l’élue. Même si nous ne partirions pas en guerre seuls.”

Une armée façonnée par et pour les conflits asymétriques

Si les armées françaises apparaissent sous-équipées pour un conflit entre Etats, c’est parce que la situation géopolitique a beaucoup évolué depuis le début des années 1990. “Avant la chute de l’empire soviétique, pendant la guerre froide, la France se préparait encore à l’éventualité d’un combat inter-étatique à haute intensité, symétrique”, rappelle Edouard Jolly, chercheur en théorie des conflits armés et philosophie de la guerre à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem).

Dans les années 1990, le service militaire n’est plus obligatoire, les budgets des armées baissent. “Depuis, la France a participé à des opérations extérieures, asymétriques. Barkhane au Sahel, Sangaris en République centrafricaine, Pamir en Afghanistan… Ces conflits armés menés contre des insurrections ont façonné notre outil militaire.” Ces opérations nécessitaient moins de moyens lourds qu’un conflit entre Etats. Elles ont aussi permis à la France de muscler ses capacités logistiques.

Chars abandonnés faute d’essence, rations périmées… Dès le début du conflit, les indices d’une certaine désorganisation de l’armée russe ont frappé la communauté internationale. Ces erreurs ont surtout laissé à l’Ukraine l’opportunité de résister face à une armée supérieure en nombre. “Les convois logistiques sont particulièrement vulnérables quand les conflits concernent des distances longues”, explique Angélique Palle, chercheuse à l’Irsem, spécialiste en énergie et environnement. Elle rappelle qu’en Irak, “les Etats-Unis ont perdu près de 3 000 personnels sur des convois logistiques”. La France est “plutôt bonne sur les questions d’approvisionnement logistique, la mission au Sahel a beaucoup entraîné l’armée”, notetoutefois la chercheuse.

Une cyberdéfense bien rodée

Terre, air, mer, la guerre en Ukraine est partout. Moins visible, elle est aussi présente sur les réseaux. “Avant même 2014, des armes cyber étaient utilisées par la Russie pour attaquer des banques, des médias, des infrastructures, pour s’ingérer dans les élections”, analyse Arthur Laudrain, doctorant à l’Université d’Oxford, expert en cybersécurité. “Depuis le début du conflit, ces attaques cyber ont des conséquences majeures sur la population et sa capacité à s’informer, accéder aux services de l’Etat et même s’éclairer.”

Au total, une trentaine de campagnes de cyberattaques russes ont été documentées par le CyberPeace Institute, interrogé par la cellule investigation de Radio France. Au tout premier jour du conflit, jeudi 24 février, le réseau satellitaire américain ViaSat, très utilisé par l’armée ukrainienne, a été attaqué. Les répercussions ont dépassé les frontières ukrainiennes, puisque 9 000 personnes se sont retrouvées sans accès à internet en France.

La France est consciente du risque depuis les tentatives d’ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2017, et se prépare. Ses équipes ont d’ailleurs décroché la première place en 2019 à l’exercice international de cyberdéfense Locked Shields, qui rassemble 30 nations. Parmi les atouts tricolores, des incitations pour que les startups restent sur le territoire “depuis 5-6 ans” et “un niveau de coopération public-privé bien rodé, ce qui n’est pas le cas partout”, estime Arthur Laudrain. “Beaucoup d’entreprises pouvant être visées dans un scénario de conflit cyber maintiennent des relations privilégiées avec l’Etat, comme EDF, GDF, la SNCF…”

Des réflexions amorcées pour le long terme

La guerre passe aussi par la maîtrise de l’information. Vladimir Poutine a beau censurer la presse et resserrer la propagande sur son territoire, “les Ukrainiens ont réussi à imposer leur narratif face aux Russes, qui étaient un peu les maîtres en la matière”, note le général Thierry Burkhard auprès de l’AFP. Le chercheur Samuel Longuet confirme : “Au début de l’invasion, on s’attendait à ce que les trolls pro-russes noient les réseaux sociaux sous le narratif du Kremlin.” Pourtant, avec sa communication tout-terrain et ses interventions devant de nombreux parlements, Volodymyr Zelenski a su occuper l’espace médiatique.

En France, “la réflexion sur la guerre informationnelle a déjà été amorcée”, rappelle Samuel Longuet. Fin avril, l’armée française a déclassifié une vidéo de drone pour contrer une tentative de manipulation de mercenaires russes du groupe Wagner au Mali.

Dans cette guerre de l’information face à Moscou, l’Ukraine utilise massivement ses drones, qui captent des images des combats. Ils lui servent aussi à affronter une grande puissance aérienne, en repérant le jour des cibles à attaquer la nuit. Ou encore en bombardant “des batteries anti-aériennes russes et des convois de carburant”, explique Samuel Longuet, chercheur post-doctoral en relations internationales à l’Université libre de Bruxelles. Dans une note publiée en avril, le Centre d’études stratégiques aérospatiales (Cesa) observe de près ces multiples usages des drones, dont la France pourrait s’inspirer.

Bientôt, les questions énergétiques qui agitent le monde vont aussi se poser à l’armée. Un char Leclerc consomme environ 300 litres aux 100 km, sous de hautes températures. “Or, les ressources en énergies fossiles se raréfient”, rappelle Angélique Palle. Les armées feront donc face à de nouveaux arbitrages : diversifier les énergies, mais être les premiers à utiliser seulement des énergies renouvelables pourrait revenir à céder un avantage opérationnel aux opposants. “Un char qui tournerait à l’énergie solaire sera forcément moins puissant, moins rapide et moins blindé qu’un char tournant au pétrole.”

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici