Alexeï Gorinov, élu municipal russe, condamné à sept ans de prison pour avoir dénoncé le conflit

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L’élu municipal moscovite, Alexeï Gorinov, a été condamné à sept ans de prison vendredi 8 juillet pour avoir dénoncé l’assaut russe contre l’Ukraine, en pleine vague répressive pour faire taire toute critique sur l’offensive décidée par Vladimir Poutine.

La juge Olessia Mendeleïeva a reconnu le prévenu de 60 ans coupable d’avoir « disséminé des informations clairement mensongères » sur l’armée russe en usant de « ses fonctions officielles » et de l’avoir fait dans le cadre d’un groupe organisé motivé par la « haine politique ».

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Alexeï Gorinov avait, lors d’une session du conseil municipal à la mi-mars, qualifié le conflit en Ukraine de « guerre », et non « d’opération militaire spéciale », comme le veut la terminologie officielle. Demandant à ses collègues une minute de silence, le député avait également évoqué la mort d’enfants en Ukraine, ce qui, selon la juge, ne correspond pas aux informations délivrées par le ministère de la défense russe dans ses points presse quotidiens.

Les enquêteurs accusaient également M. Gorinov d’avoir qualifié la Russie « d’Etat fasciste » mais les propres experts de l’accusation ont conclu durant le procès que ces mots n’avaient pas été prononcés. La juge a en revanche insisté sur le fait que l’opinion du député sur le conflit avait été forgée « par des discussions en groupe », ce qui permet de mettre en avant une conspiration.

« Avez-vous encore besoin de cette guerre ? »

« Le redressement de l’accusé est impossible sans peine de privation de liberté », a estimé la magistrate avant de le condamner à sept ans de détention dans une colonie pénitentiaire. Ce juriste de formation, élu député indépendant en 2017, aura ensuite interdiction d’exercer des fonctions publiques pendant encore quatre ans.

Alexeï Gorinov s’était présenté à cette dernière audience, dans sa cage de verre, brandissant une pancarte : « Avez-vous encore besoin de cette guerre ? ». Les policiers se sont positionnés de façon à la masquer.

Alexeï Gorinov lors de son audience à Moscou, le 8 juillet.

Le 7 juillet, lors de ses traditionnels « derniers mots » à la cour, il avait notamment lancé : « La guerre est l’instrument le plus rapide de déshumanisation de l’homme. Quand la frontière entre le bien et le mal s’efface, le résultat est toujours la mort. Je ne l’accepterai pas. » Il avait aussi interpellé les juges :

« C’est déjà le cinquième mois de guerre. On nous promet la victoire et la gloire, mais alors pourquoi une grande partie de mes concitoyens ressent-elle de la honte et de la culpabilité ? Boutcha, Irpine, Hostomel, ces noms vous disent-ils quelque chose ? »

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Avant que sa peine ne soit prononcée, le public du procès a applaudi le prévenu, conduisant à l’expulsion de la salle des personnes venues le soutenir. A l’énoncé du verdict, sa femme, en pleurs, lui a demandé de ne pas répondre à toutes les lettres qu’elle lui écrirait « pour ne pas perdre trop de temps ».

Des milliers d’affaires ouvertes en Russie

Depuis le 24 février, date de l’entrée des forces russes en Ukraine, les autorités ont passé une série de lois punissant jusqu’à quinze ans de prison ceux qui réprouvent publiquement cette attaque. Des milliers d’affaires ont déjà été ouvertes, s’agissant de « diffusion de fausses informations » ou de « discréditation » des forces armées. La très grande majorité des condamnations se limitent toutefois à des amendes. Le verdict contre M. Gorinov est à ce jour le plus dur.

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Lors d’une conférence donnée le 6 juillet à Paris, le responsable de la branche droits de l’homme de l’organisation Memorial, dissoute en Russie, établissait un parallèle avec les années 1960 et 1970 en Union soviétique : à l’époque, pour éviter les répressions de masse staliniennes, des peines lourdes étaient données à quelques individus seulement, avec valeur d’exemple ; les autres opposants ou dissidents ne se voyaient attribuer que des peines administratives, mais avec en permanence la menace d’une condamnation plus lourde, via l’ouverture d’une affaire pénale, que ce soit en cas de récidive ou de simples changements politiques.

D’autres opposants attendent leur jugement

M. Gorinov est le premier opposant, un élu qui plus est, à écoper d’une peine de prison ferme pour ses prises de position contre l’intervention russe en Ukraine, mais d’autres militants attendent actuellement en détention leur procès.

Ce verdict intervient aussi dans le contexte de préparation des élections municipales à Moscou, en septembre. Des députés sortants et des personnalités d’opposition modérée, qui étaient auparavant considérées comme loyales, sont écartés au moyen de diverses procédures judiciaires. Une autre députée municipale, Elena Kotenotchkina, est accusée des mêmes faits, mais elle n’est pas jugée car elle a fui la Russie, comme de nombreux militants d’opposition du fait de la répression qui s’est encore accrue ces derniers mois.

Vladimir Kara-Mourza, l’une des rares figures de l’opposition restée en Russie, encourt également une lourde peine de prison. Interpellé mi-avril à Moscou et condamné à quinze jours de prison pour « désobéissance à la police », il est poursuivi pour « diffusion de fausses informations » sur l’armée russe, infraction passible de quinze ans de détention. Visage bien connu de l’opposition à Vladimir Poutine, Ilia Iachine, 38 ans, déjà condamné à quinze jours de prison pour le même motif, redoute également des poursuites plus lourdes.

Autre exemple, celui d’Alexandra Skotchilenko, une artiste de Saint-Pétersbourg emprisonnée depuis avril et qui attend son procès pour avoir collé dans un supermarché des étiquettes pacifistes.

Cette semaine, le Parlement a encore adopté une série de textes prévoyant de lourdes peines de prison au langage très vague pour réprimer les appels à agir contre sa sécurité ou encore la coopération « confidentielle » avec des étrangers.

Depuis février, la Russie a aussi bloqué sur son territoire de nombreux médias russes et étrangers ainsi que certains des plus grands réseaux sociaux, comme Twitter, Facebook et Instagram.

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Le Monde avec AFP

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