A Djakarta, la symbolique « fashion week » des jeunes des banlieues pauvres

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LETTRE DE DJAKARTA

Une volée de marches qui montent vers une allée piétonne, zigzaguant sous les arbres : à Djakarta, ce confetti de verdure autour du terminus de Dukuh Atas, au centre du quartier d’affaires de la capitale indonésienne, est le point de ralliement de la jeunesse des banlieues. Elle s’y presse les soirs de week-end, pour traverser le passage piéton d’une contre-allée peu fréquentée façon « catwalk » (« défilé de mode »), comme le font les mannequins, sous les applaudissements de la foule, et surtout, devant les objectifs des téléphones portables.

Autour, les tours de bureaux illuminées de grandes banques, les façades d’hôtels internationaux et la vitrine d’un Starbucks complètent cette réplique de rêve américain en devenir dans cette capitale engorgée de 10 millions d’habitants – trois fois plus si on compte les villes-satellites –, dont Dukuh Atas est le premier hub ferroviaire digne de ce nom : la ligne de métro qui s’y connecte, la première et la seule de Djakarta à ce stade, n’a ouvert qu’en 2019.

Apparu au moment de la levée des restrictions liées au Covid-19, au printemps, quand les jeunes désargentés ont décidé de prendre l’air pour le prix d’un billet de train dans les beaux quartiers, le phénomène est vite devenu la sensation du moment dans les médias et sur les réseaux sociaux, sous le nom de « Citayam Fashion Week », ou la « fashion week des jeunes de Citayam » – un clin d’œil aux fashion weeks des grandes capitales européennes.

Car Citayam est l’une des gares à une trentaine de kilomètres du centre où l’étalement urbain autour de la voie ferrée et le long des canaux prend vite des allures de bidonville. Sur TikTok et Youtube, les vidéos les plus diffusées montrent des adolescents, seuls ou en groupe, exhiber leurs accoutrements avec la démarche saccadée des mannequins et le regard fixé droit devant, tandis qu’une foule s’écarte sur leur passage.

Selon Yayat Supriatna, un expert des questions urbaines de l’université Trisakti cité par le Jakarta Post, le phénomène a permis aux jeunes des quartiers périphériques de « s’affirmer dans un lieu qui symbolise le pouvoir et la quête d’une position sociale : ils tirent une certaine fierté d’être vus comme des gens qui comptent en plein centre de la capitale », dit-il.

« Si on a assez de vues sur TikTok, on est payé »

La présence depuis quelques mois d’agents du maintien de l’ordre de la ville empêche désormais les attroupements massifs sur la voie publique. Et de gros blocs rouges en plastique gênent le passage. Mais fin octobre, les jeunes de Citayam étaient toujours là, à parader sur les trottoirs, boire des thés glacés au tapioca en petit groupe et à se prendre en photo.

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