vendredi, février 27

  • Depuis deux semaines, une partie de l’ouest de la France est toujours sous l’eau.
  • Un trop-plein qui ne permet pourtant pas d’assurer un été sans sécheresse dans l’Hexagone.
  • Mais ne serait-il pas possible de stocker ce surplus en prévision ?

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Crues majeures dans l’ouest : la fin du calvaire ?

De l’eau à perte de vue dans le sud-ouest de la France. Et pourtant aucune garantie contre une sécheresse estivale dans quelques mois. Alors qu’une partie du pays a toujours les pieds dans l’eau, après une série record de 40 jours de précipitations, la question se pose de cette eau, arrivée en grande quantité, sur notre territoire. Et qui pourtant ne permet pas d’assurer un été sans accroc pour les consommateurs et les agriculteurs. Dans ce contexte, ne serait-il pas possible de stocker cette « eau perdue » ? Pas si simple.

Car les quantités d’eau mesurées lors des inondations de ces dernières semaines sont immenses. « Les zones inondées, contrairement à l’impression que l’on peut avoir, sont des zones où l’eau circule. Ce ne sont pas des lacs », pointe Florence Habets, hydrologue. Avec des débits impressionnants durant les crues : plus de 5.000 m³ par seconde pour la Garonne, par exemple, soit 432 millions de m³ passant par jour. « Si on voulait stocker un jour de crue, dans une retenue avec une profondeur de 10 mètres, il faudrait une surface de 43 km². Donc où prend-on une telle surface ? », pointe l’experte. 

On ne va pas dimensionner des ouvrages dont on sait qu’ils ne seront remplis qu’une année sur 30

Éric Gaume, hydrologue

D’autant que ce stockage n’empêcherait pas les inondations les jours suivants. Mais surtout, une telle retenue pourrait s’avérer inutile les années suivantes. « On sait stocker de l’eau en France, on le fait déjà », pointe Éric Gaume, hydrologue et membre du Giec régional des Pays de la Loire. Mais créer des ouvrages pour capter l’eau de ces inondations exceptionnelles est, pour lui aussi, illusoire. Il pointe « une vision un peu déformée cette année » avec les crues. « Les retenues sont des ouvrages qui coûtent cher et qui doivent être entretenus. Les crues de cette année sont des événements qui se déroulent tous les 20 à 30 ans. On ne va pas dimensionner des ouvrages dont on sait qu’ils ne seront remplis qu’une année sur 30 », pointe le spécialiste.

Au-delà du stockage de ces eaux se pose la question de l’adaptation de la France face au changement climatique avec une raréfaction de cette ressource pourtant vitale, notamment pour l’agriculture. Car le pays est frappé par des sécheresses qui, dans le contexte de la crise actuelle et sans réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, vont être de plus en plus longues et intenses dans les années à venir. 

« Quand il s’agit de l’eau, on a une tension avec un besoin très important en été, notamment pour l’agriculture, lorsque la ressource est peu abondante. Ce qui nous amène à envisager de stocker de l’eau en hiver pour une meilleure maîtrise de la ressource », pointe Éric Gaume. Mais ce stockage n’est pas « sans risque », prévient l’hydrologue. « En stockant de l’eau, on s’affranchit d’une partie des aléas naturels affectant la ressource, notamment sa variation saisonnière, mais pas totalement des variations interannuelles. En Espagne, par exemple, avec les sécheresses répétitives qui ont frappé le pays en 2023 et 2024, il a été impossible de remplir les réservoirs, conduisant à des restrictions assez sévères (nouvelle fenêtre)« . 

Des impacts sur les écosystèmes

Par ailleurs, outre la disponibilité de la ressource, le stockage de l’eau n’est pas sans impact sur les écosystèmes. « Nos cours d’eau ont un régime d’écoulement en hiver et en été et les milieux écologiques sont adaptés à ce régime. Si l’on met en place des stockages massifs, cela va perturber ces écoulements, faire disparaître les petites crues modestes, importantes pour les prairies ripariennes dans lesquelles certaines populations de poissons vont se reproduire », illustre par exemple Éric Gaume.

Dans un article publié sur Bon Pote (nouvelle fenêtre), Florence Habets pointe aussi la nécessité de laisser des volumes d’eau douce se déverser dans l’océan. « Sur le bassin méditerranéen, qui est une mer quasi-fermée, les apports d’eau douce à la mer ont été réduits de plus de 20% du fait de la construction de barrages ayant créé des réservoirs et de l’utilisation de cette eau pour les activités humaines. Cette drastique réduction des apports à la mer Méditerranée a eu de nombreux impacts sur la circulation de l’eau dans le bassin méditerranéen, avec des modifications de sa salinité et de sa biodiversité », détaille l’hydrologue.

Et la question pourrait devenir de plus en plus prégnante dans le contexte du changement climatique. « Aujourd’hui, on se pose la question du stockage, alors qu’on ne se la posait pas avant, parce qu’on est dans un climat qui se réchauffe« , détaille Éric Gaume qui avance plusieurs chiffres : les débits des rivières françaises pourraient baisser en moyenne de 30% d’ici la fin du siècle, voire 50% localement, principalement dans des territoires où la ressource est déjà peu abondante. 

D’où l’importance de définir des politiques territoriales d’usage et de répartition des ressources en eau en France, prévue dans le cadre des projets de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE). Mais, rappelle Éric Gaume, « l’adaptation au changement climatique ne pourra pas reposer sur les seules solutions de stockage ». Dans le contexte de la raréfaction en eau et de sécheresses de plus en plus intenses, le scientifique appelle à « collectivement questionner nos usages de l’eau, viser la sobriété quand elle est possible et adapter les cultures à ce climat qui sera de plus en plus sec ». 

Annick BERGER

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