mardi, mars 17

Voilà neuf ans que la pugnacité de Nicolas Zepeda et l’énergie qu’il insuffle à sa défense désarçonne. Soupçonné d’avoir assassiné son ex-petite amie Narumi Kurosaki à Besançon (Doubs) en 2016, désigné par un important faisceau d’indices, il n’a jamais cessé de clamer son innocence, parfois à contre-courant de ses anciens avocats.

Ce mardi 17 mars, un nouveau procès s’ouvre à Lyon pour le Chilien aujourd’hui âgé de 35 ans. Déjà condamné par deux fois à 28 ans de réclusion criminelle, Nicolas Zepeda s’est pourvu en Cassation et a obtenu l’an dernier l’annulation de sa dernière condamnation.

Il se retrouve ainsi à nouveau devant la justice, avec une nouvelle chance de marteler, dans un Français désormais parfaitement maîtrisé, qu’il n’a pas tué Narumi.

Un corps introuvable, mais un faisceau d’indices

En première instance, Etienne Manteaux, procureur historique du dossier, avait requis à son encontre la réclusion criminelle à perpétuité, estimant, même si le corps de Narumi Kurosaki n’a jamais été retrouvé, que « dans ce dossier, absolument tout ramène à la responsabilité de Nicolas Zepeda ». « C’est rarissime d’avoir un tel faisceau de preuves », avait-il poursuivi le 11 avril 2022.

Pour appuyer ses propos, l’avocat général avait retracé le fil de l’affaire et listé les éléments accablants contredisant les dires de l’accusé. Celui-ci est le dernier à avoir vu l’étudiante japonaise vivante avant qu’elle ne se volatilise, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2016. Le couple s’est séparé quelques semaines plus tôt, et Nicolas Zepeda affirme avoir croisé Narumi à Besançon, où elle fait ses études, alors qu’il voyageait en Europe.

Le 4 décembre au soir, les deux dînent dans un restaurant avant de regagner la résidence universitaire de la jeune femme. Dans la nuit, plusieurs étudiants occupant les chambres voisines décriront avoir entendu des hurlements de terreur provenant de celle de Narumi Kurosaki. Nicolas Zepeda, lui, assure qu’il s’agissait de cris de plaisir, affirmant qu’ils ont eu un rapport sexuel.

Peu à peu, les preuves à son encontre s’accumulent, renforçant l’hypothèse selon laquelle le Chilien a planifié l’assassinat de la jeune femme, n’acceptant pas leur rupture.

Dans la procédure, « il y a tout », affirme à BFM une source proche du dossier. « Il y a le bidon d’essence, les promenades dans la forêt, les mails dans lesquels il fait croire que c’est Narumi qui écrit… Les flics ont fait un travail dantesque. » Un autre fin connaisseur de l’affaire juge « suicidaire » la ligne de défense de Nicolas Zepeda.

« L’accusation est bien plus fragile qu’il n’y paraît »

Indéfendable, Nicolas Zepeda? Son nouveau conseil, Me Robin Binsard, qui le représente aux côtés de Me Sylvain Cormier lors de ce troisième procès, est en « très vif désaccord » avec cette idée. « Au contraire », affirme l’avocat, « les choses ne sont pas aussi catégoriques qu’on a bien voulu le dire et il y a de nombreuses zones d’ombres dans ce dossier qui reste très flou des années après. »

Alors que plusieurs avocats de renom se sont déjà frottés à cette affaire retentissante, Me Robin Binsard, perçu comme l’une des étoiles montantes du barreau de Paris, y voit un « challenge intéressant » et un « dossier passionnant », qui permet « une défense pugnace et combative ».

« Je sais que c’est un dossier difficile, que ce sera une audience sûrement éprouvante. Mais je sais aussi que c’est un dossier qui laisse une place importante à la défense. L’accusation est bien plus fragile qu’il n’y paraît », lance l’avocat.

« On peut imaginer qu’une dispute aurait mal tournée? »

Il faut pourtant du courage pour se lancer à l’assaut du mastodonte qu’est le dossier Narumi et ses 8.000 pages de procédure. Les premières à l’avoir fait côté défense, Mes Jacqueline Laffont (qui a notamment défendu Nicolas Sarkozy) et Julie Benedetti, se sont livrées à un véritable jeu d’équilibriste lors de leurs plaidoiries, au procès en première instance, en avril 2023.

Après avoir souligné que « rien ne permet d’affirmer un projet meurtrier planifié » de la part de son client, Me Jacqueline Laffont avait indiqué que celui-ci affichait une « absolue » sincérité, « soit parce qu’il ne l’a pas fait, soit parce qu’il lui est impossible de concevoir qu’il l’a fait ».

Quelques jours avant cette plaidoirie, elle-même avait semblé tenter de faire flancher Nicolas Zepeda. « Est-ce que vous êtes en mesure d’aider à retrouver ce corps aujourd’hui? », a-t-elle interrogé l’accusé, qui a répondu en niant.

« Est-ce qu’on peut imaginer qu’une dispute aurait mal tournée? (…) Est-ce que vous avez envie de dire quelque chose, là, une dernière fois? », a-t-elle poursuivi. « Je ne suis pas une personne parfaite, mais je n’ai pas tué Narumi », persistait son client devant la cour.

Auprès de l’AFP, Jacqueline Laffont avait confié sortir de l’audience « très éprouvée », « bouleversée par ce procès (…) d’une intensité dramatique, douloureuse, rarement atteinte ».

Deux avocats lâchent l’affaire

Condamné en première instance, Nicolas Zepeda décide de changer d’avocats. Il organise alors une sorte de « casting » et réunit plusieurs pontes en matière de défense, nous décrit une source proche du dossier. L’heureux élu sera le bien connu Antoine Vey, qui a partagé avec Éric Dupond-Moretti la défense, entre autres, de Jérôme Cahuzac et Abdelkader Merah.

Aguerri aux affaires complexes, Me Antoine Vey ne se présente néanmoins pas au procès en appel qui s’ouvre en février 2023. Dans une lettre lue à l’ouverture de l’audience, il évoque un désaccord avec Nicolas Zepeda, qui n’a pas maintenu son mandat de représentation, le droit de le représenter.

Autre pressenti du « casting » initial, l’avocat clermontois Me Renaud Portejoie accepte alors de prendre la relève, bientôt rejoint par Me Julien Dreyfus. Le binôme obtient le report du procès en appel pour avoir le temps de préparer sa défense.

Neuf mois passent puis, à quelques semaines de l’ouverture de l’audience, nouveau revirement: Me Julien Dreyfus rend son tablier à son tour après un désaccord majeur avec Nicolas Zepeda. Au débotté, Me Sylvain Cormier, actuel avocat de la défense, rejoint Me Renaud Portejoie et travaille d’arrache-pied pour se mettre à jour sur le dossier juste avant le début du procès en appel, en décembre 2023.

Un dossier « aux limites du mandat d’avocat »

Démarre alors une défense à deux faces, Sylvain Cormier plaidant l’acquittement au regard des zones d’ombre du dossier, Renaud Portejoie écartant la thèse de l’assassinat, mais s’autorisant à proposer aux jurés un autre scénario: celui de possibles violences volontaires de son client ayant entraîné la mort de Narumi, sans intention de la donner.

Plus tard, après l’audience devant la Cour de Cassation, alors que son confrère se maintient dans le dossier, Me Renaud Portejoie se déportera. « Nous avons considéré qu’il était mieux pour l’un comme pour l’autre qu’il soit assisté par un autre avocat », en plus de Me Sylvain Cormier, décrit-il, contacté par BFM.

« C’est un dossier qui, pour l’avocat que je suis, renvoie à la question des limites du mandat d’avocat », commente aujourd’hui Renaud Portejoie, décrivant un client « hors-normes, attachant et complexe ».

Au cours du troisième procès qui s’ouvre ce mardi, le nouveau duo en défense est « bien déterminé à démontrer l’innocence » de Nicolas Zepeda, précise Me Sylvain Cormier auprès de BFM. S’il dit réserver leur ligne de défense précise aux jurés, voilà qui donne le ton.

Article original publié sur BFMTV.com

Share.
Exit mobile version