samedi, janvier 24

« Donald Trump négocie comme un preneur d’otages ». En 2017, seulement quelques mois après les premiers pas du milliardaire républicain à la Maison Blanche, nos confrères de CNN avaient déjà bien cerné ses méthodes diplomatiques: menacer, négocier puis faussement triompher.

Sauf que depuis son retour au pouvoir il y un an, cette approche s’est intensifiée. A tel point que le président américain, plus que jamais belliqueux et imprévisible, a remis en cause ces derniers jours l’alliance transatlantique, vieille de 75 ans, en menaçant d’annexer le Groenland.

Pendant plusieurs jours, il a répété haut et fort son intention irrévocable de s’emparer de ce territoire autonome danois « d’une manière ou d’une autre », sous couvert de sécurité nationale. Dans un épisode déconcertant, il s’en est pris personnellement tour à tour aux dirigeants de l’OTAN. Puis, après des semaines de déclarations agressives, Donald Trump a subitement annoncé ce mercredi 21 janvier, au Forum économique mondial, à Davos, « le cadre d’un futur accord » sur le Groenland.

« C’est un grand classique: il demande énormément, il regarde comment ça réagit, puis il recule si besoin, tout en disant qu’il a obtenu plein de choses. C’est une posture, une manière, pense-t-il, de montrer sa puissance », analyse pour BFM Jérome Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine chargé de cours à Sciences po.

TACO, « Trump always chickens out » (« Trump se dégonfle toujours »)

On ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants de cet accord conclu avec le chef de l’Otan, Mark Rutte, et le président lui-même semble avoir du mal à le définir. Interrogé pour savoir si cela impliquait une possession du Groenland, il a hésité puis esquivé: « euh… C’est un accord de long terme. C’est l’accord de long terme par excellence ».

Selon le secrétaire général de l’Alliance, cet accord prévoirait un déploiement de renforts de l’Otan pour sécuriser l’Arctique afin de veiller à ce que « les Chinois et les Russes ne puissent avoir accès économiquement et militairement au Groenland ». Une requête légitime de la part de Washington qui ne nécessitait pas un tel scandale.

Selon une source au fait des discussions citées par l’Agence France presse, les États-Unis et le Danemark – qui ne semblent de leur côté au courant de rien – vont également renégocier leur accord de défense sur le Groenland datant de 1951. Si le flou règne pour le moment, Donald Trump, lui, l’assure: les États-Unis ont eu « tout ce (qu’ils) voulaient » et « pour toujours ».

« Ça peut être des concessions à coût zéro faites par le reste de l’Alliance. Donc, lui, il a l’impression d’avoir gagné même s’il n’y avait rien à gagner. Peut-on parler de reculade s’il a, lui, l’impression d’avoir obtenu gain de cause? », s’interroge auprès de BFM Lauric Henneton, maître de conférence à l’université de Versailles et spécialiste de l’histoire politique américaine.

Aux yeux de Wall Street, oui. Le président américain a renoncé à sa menace d’imposer de nouveaux droits de douane à la France et sept autres pays européens à compter du 1er février. Après avoir fortement chutée, la Bourse new-yorkaise a ainsi rebondi, rassurée, mais pas surprise.

Dans les rues de Wall Street, habituée aux perpétuels changements d’avis du président et à ses grandes menaces sans lendemain, un acronyme est né: Taco, pour « Trump always chickens out », soit « Trump se dégonfle toujours ».

Ce terme a plus précisément été inventé par un éditorialiste du Financial Times, Robert Armstrong au printemps dernier, après les multiples reculades du président américain sur les droits de douane face à des marches affolés par un chaos global. « Les marchés se rendent compte que l’administration américaine ne possède pas une forte tolérance aux pressions économiques et boursières, et qu’elle fera rapidement marche arrière quand les droits de douane feront souffrir », avait-il alors écrit.

Une semaine après son fameux « Liberation day » le 2 avril, Donald Trump avait déjà décrété une « pause » de 90 jours dans ses énormes droits de douane lancés tout azimut. Après avoir menacé Pékin de porter les droits de douane à 124%, il avait également reculé, puis rebelote à l’été avec les Européens…

Sans surprise, l’acronyme Taco déplaît fortement au milliardaire de 79 ans touché dans son ego. « Oh, je me défile, c’est ça ? N’est-ce pas charmant? Je n’en ai jamais entendu parler », répondait-il en mai dernier, interpellé pour la première fois à ce sujet lors d’une conférence de presse. Avant d’ajouter: « Parce que j’ai réduit les droits de douane sur la Chine de 145 à 100 %, puis à un autre chiffre (30 %)? Cela s’appelle une négociation ».

« Il agit comme dans une négociation immobilière »

Donald Trump n’a jamais quitté son costume de magnat de l’immobilier. Comme il le décrivait dans son livre L’Art du deal, publié en 1987, « faire des deals est (sa) forme d’expression artistique », de « préférence des gros deals ». « Je ne m’attache jamais trop à un deal ou à une stratégie », indiquait-il. 40 ans après, Donald Trump gère les relations internationales comme il gérait autrefois les transactions immobilières.

« Il est très transactionnel. Il agit comme dans une négociation immobilière avec des gros sabots. Il demande un prix hallucinant pour que l’autre en face donne davantage que ce qu’il aurait prévu mais moins que ce que vous avez demandé », illustre Lauric Henneton. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec les droits de douane.

« En mettant la barre très haute, tout devient acceptable », souligne de son côté Jérôme Viala-Gaudefroy. « Il y a un an, les Européens n’auraient jamais imaginé que les Américains leur imposent des droits de douane de 15% ». « Il se comporte un peu comme un mafieux new-yorkais », abonde le spécialiste de la rhétorique présidentielle. « C’est une seconde nature maintenant chez lui, il joue sur les faiblesses des autres, et il voit que ça fonctionne ».

Donald Trump mène sa diplomatie à l’image qu’il a du monde, très binaire, avec les forts d’un côté, et les faibles de l’autre. Dans les négociations sur la guerre en Ukraine, déclenchée par l’invasion de la Russie en février 2024, Donald Trump – fasciné par Vladimir Poutine – a haussé le ton à plusieurs reprises envers Kiev, le pays agressé, afin de le contraindre à accepter des conditions favorables aux Russes.

« Il met une immense pression. Ce qui l’intéresse, c’est de signer un accord, même s’il y a rien derrière », note Jérôme Viala-Gaudefroy. Comme pour les « huit guerres » qu’il répète, à tort, avoir arrêtés: plusieurs de ces conflits ont repris après la signature d’un accord de façade ou ne se sont jamais réellement arrêtés. « Il faut regarder ce qu’il dit, ce qu’il fait, et ce qu’il reste de ce qu’il fait », déclare le spécialiste des États-Unis, Lauric Hanneton.

En brandissant des grandes menaces avant de reculer tout en clamant haut et fort sa victoire, Donald Trump cherche à attirer la lumière des projecteurs médiatiques. « C’est du show », résume son confrère.

Récemment, le président américain a menacé d’intervenir militairement en Iran, qui était en proie à des protestations massives de sa population au début du mois. Il s’est présenté comme le dirigeant qui allait venir en aide aux Iraniens, réprimés dans le sang, en frappant militairement la République islamique, avant de finalement faire marche arrière et de se plier au discours du régime, pourtant son ennemi juré.

« Le fait qu’il change d’avis constamment décrédibilise aussi sa parole et montre ses faiblesses », indique le docteur en civilisation américaine, Jérome Viala-Gaudefroy. Autre exemple: au Venezuela, après la capture du dirigeant Nicolás Maduro, Donald Trump a prôné le changement de régime, mais il s’est finalement accommodé d’un dialogue avec Delcy Rodriguez, la présidente par intérim du Venezuela et ancienne vice-présidente de Maduro.

« Il n’a plus de limites »

Ce raid contre Nicolás Maduro est toutefois l’exemple que Donald Trump est désormais prêt à mettre ses menaces à exécution, jusqu’à parfois franchir des lignes rouges. « Il n’a plus de limites », juge Jérome Viala-Gaudefroy.

Dans le cas du Groenland, « Trump a franchi le Rubicon » et « il pourrait recommencer », a estimé un diplomate européen auprès de l’AFP. Pour ce dernier, « il n’y a pas de retour en arrière possible », dans la relation entre le Vieux continent et les États-Unis. Après la sidération, la vigilance est donc de mise chez les Européens. Ils se sont réunis ce jeudi 22 janvier en urgence à Bruxelles pour envoyer un message d’unité et trouver la parade en cas de nouvelles provocations du président américain.

« L’interlocuteur américain devient indésirable. Tout le monde commence à se dire qu’il va falloir faire sans les États-Unis, avec d’autres ou entre-soi. Ça rebat les cartes », assure Lauric Henneton. Même le Canada, pourtant allié et voisin des États-Unis, se tourne vers la Chine. « Désormais, on va se retrouver avec des projets d’alliance assez lunaires. Au niveau multilatéral, il y a clairement un effet de seuil », remarque-t-il.

« Il y a des lignes rouges qui sont, non seulement franchies, mais qui vont être extrêmement dures à réparer. Si jamais une administration démocrate revient à la Maison Blanche, elle aura une énorme tâche pour réparer les alliances et restaurer une confiance durable », déclare-t-il. Sans compter qu’il reste encore trois ans d’administration Trump, une éternité » pour ses alliés.

Article original publié sur BFMTV.com

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