L’attaque iranienne a eu lieu il y a presque une semaine, le jeudi 26 mars. Mais ce n’est que depuis quelques jours que l’étendue des dégâts causés par la frappe sur la base aérienne saoudienne Prince Sultan se confirme.
Peu après le bombardement iranien, il a surtout été question d’une quinzaine de soldats américains blessés sur cette base située à un peu plus d’une centaine de kilomètres au sud de Riyad. Mais les missiles et drones envoyés par Téhéran semblent avoir également réussi à détruire un avion militaire américain E-3 Sentry (« Sentinelle » en anglais), souvent présenté comme un fleuron de l’armée de l’air américaine.
Ce type d’appareil, également appelé AWACS (Airborne Early Warning and Control), sert à l’armée américaine à mener des missions de reconnaissance et de surveillance.
Tour de contrôle volante
Ce n’est que vendredi soir que les premières images sont apparues, laissant penser qu’un E-3 Sentry pourrait avoir été endommagé lors du bombardement de la base Prince Sultan. Puis, durant le week-end, des clichés de plus en plus précis ont circulé sur les réseaux sociaux, suggérant que cet avion, doté d’une aile arrière en forme de grande assiette très caractéristique, avait été complètement détruit.
La télévision iranienne a même diffusé plusieurs images montrant l’avion stationné sur le tarmac de la base militaire saoudienne avant et après les frappes. La chaîne américaine CNN a quant à elle vérifié la géolocalisation de ces images dans un article publié lundi 30 mars. Mais l’armée américaine refuse encore et toujours de confirmer la perte de l’appareil.
Cette frappe « a dû profondément choquer l’armée de l’Air » américaine, assure Emma Salisbury, spécialiste des questions de sécurité nationale au Foreign Policy Research Institute, un cercle de réflexion américain. L’Awacs E-3 Sentry « est un avion très précieux pour l’armée américaine en général et encore plus pour les opérations en Iran », résume cette experte.
Car l’appareil, sorte de gigantesque tour de contrôle volante, est capable de surveiller en temps réel un vaste champ de bataille. « Ces avions volent très haut, et peuvent suivre précisément les déplacements des cibles, comme des troupes ennemies. Ils sont très efficaces pour détecter avant tout le monde les menaces telles que le tir d’un missile. Ces avions peuvent ensuite transmettre toutes les informations nécessaires aux différentes unités. C’est donc un outil essentiel de coordination entre l’armée de l’air, la marine et l’armée de terre », explique Emma Salisbury.
Ces capacités sont particulièrement utiles dans le contexte de la guerre actuelle au Moyen-Orient. La campagne militaire menée par les États-Unis consiste essentiellement en des frappes aériennes et la défense des positions américaines dans la région. L’E-3 Sentry est par exemple capable de détecter si un drone iranien a décollé à 300 kilomètres de sa position environ 85 minutes avant que les radars au sol captent le signal de ce drone, a assuré à CNN Peter Layton, un ex-officier de l’armée de l’air australienne.
Plusieurs avions E-3 Sentry dans la région
« C’est presque ironique qu’un avion dont l’une des principales missions est de détecter les menaces venues du ciel ait été détruit ainsi », note Emma Salisbury.
Pas étonnant que la télévision iranienne ait insisté sur la probable destruction d’un tel appareil. « Pour l’Iran, c’est la preuve que même avec des moyens de plus en plus limités, ils sont capables d’infliger des dommages importants aux forces armées américaines », souligne Veronika Hinman, spécialiste des conflits internationaux à l’université de Portsmouth, au Royaume-Uni.
Cette perte « ne renverse pas le rapport de force », assure pourtant cette experte. Les États-Unis, qui disposent de 17 E-3 Sentry, en ont dépêché plusieurs au Moyen-Orient, sans préciser le nombre exact. Les estimations à ce sujet varient de trois à six.
L’armée américaine peut donc continuer à scruter avec précision le champ de bataille. Mais la destruction de l’un de ces fleurons de la flotte aérienne « représente tout de même un sérieux revers pour Washington », souligne Frank Ledwidge, spécialiste des questions militaires à l’université de Portsmouth, au Royaume-Uni.
Les États-Unis ont, en effet, besoin de tous leurs avions-radars « dans un contexte de conflit très intense comme celui-ci. Il faut pouvoir assurer une rotation afin d’avoir une couverture de la zone de jour comme de nuit », souligne Frank Ledwidge.
En perdant l’un de ces avions, le dispositif militaire américain déployé dans la région « sera moins sécurisé », affirme ce spécialiste. « Le risque est que la capacité de détection précoce des menaces soit moins efficace », précise Veronika Hinman.
Surtout qu’il « n’y a pas d’alternative à ce que permet de faire un E-3 Sentry », ajoute Emma Salisbury. Il faudrait donc piocher dans la réserve des autres appareils restés aux États-Unis. Plus facile à dire qu’à faire. En effet, ces avions existent depuis la fin des années 1970, et ils ne sont pas tous parfaitement opérationnels, précisent les experts interrogés par France 24. En outre, certains sont nécessaires pour surveiller d’autres régions.
Succès iranien, soutien russe ?
À ce titre, la frappe contre la base aérienne Prince Sultan représente « probablement du point de vue iranien l’une des opérations les plus réussies », reconnaît Veronika Hinman. Et en même temps, un échec américain. « Cette base n’aurait pas dû pouvoir être frappée ainsi par l’Iran », affirme Frank Ledwidge.
Car son importance est connue : dès le début de la guerre au Moyen-Orient, elle a été qualifiée de « site stratégique pour le déploiement des forces armées américaines ». « Si on m’avait demandé quelle base dans la région devait faire l’objet d’une défense renforcée pour la protéger au maximum, j’aurais opté sans hésiter pour celle-ci. Il fallait s’attendre à ce qu’elle soit visée », assène Frank Ledwidge.
La capacité de l’Iran à frapper des sites aussi stratégiques, malgré des forces affaiblies par près d’un mois de bombardements intensifs menés par les États-Unis et Israël, peut également surprendre.
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Il est certes tout à fait possible que l’Iran, conscient de « l’importance de cette base, ait tenté sa chance », souligne Veronika Hinman. Mais cette frappe intervient également alors que les rumeurs vont bon train sur le partage de renseignements entre la Russie et l’Iran.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé à plusieurs reprises que l’Iran se servait d’images satellites fournies par Moscou pour frapper des cibles américaines. Il a même assuré que la Russie avait observé la base Prince Sultan quelques jours avant la frappe iranienne.
« Il est toujours plus efficace de viser une cible lorsqu’on dispose d’images satellites récentes, et l’Iran n’en a pas les moyens. Donc, il est logique de se demander si une autre puissance – la Chine ou la Russie – lui fournit ces ressources », explique Ivan Klyszcz, spécialiste de la politique étrangère russe, à l’International Centre for Defence and Security en Estonie.
Pour Moscou, ce ne serait pas un geste anodin. « Les Russes ont déjà du mal à produire l’imagerie suffisante pour les besoins de leur guerre en Ukraine. Donc, s’ils utilisent une partie de ces ressources pour aider l’Iran, cela voudrait dire que c’est une priorité pour eux », assure Ivan Klyszcz.
Pour lui, ce serait « plus par opportunisme que par loyauté envers l’allié iranien ». En effet, Moscou « peut se servir ensuite de succès comme la frappe contre la base de Prince Sultan pour tenter de négocier un arrêt du partage des informations avec l’Iran si les États-Unis font pareil avec l’Ukraine », estime cet expert. Moscou aurait soumis mi-mars une telle proposition à Washington, qui aurait refusé, selon Politico. Mais c’était avant que l’Iran parvienne à détruire un précieux Awacs E-3 Sentry.




