vendredi, mars 27

  • Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a parlé cette semaine de « choc pétrolier » avant de se raviser.
  • En l’état, les conditions ne sont pas réunies, mais peuvent l’être si la guerre perdure.
  • Les économistes interrogés par TF1info plaident pour la fin de la dépendance aux hydrocarbures.

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Un mois de guerre au Moyen-Orient

Après avoir évoqué un « choc pétrolier » pour désigner la situation économique provoquée par la guerre au Moyen-Orient, le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a finalement changé d’avis et reconnu avoir commis un « abus de langage ». Il s’agissait de décrire « la situation internationale et en aucun cas la situation française », a expliqué le patron de Bercy mercredi 14 mars, disant « regretter » le terme employé.

Est-il pour autant à propos lorsqu’on évoque la situation actuelle ? Voilà déjà un mois que les États-Unis et Israël bombardent l’Iran et le sud-Liban et qu’en représailles, Téhéran bloque le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour les exportations mondiales d’hydrocarbures. Des actions qui ont logiquement des conséquences sur l’offre énergétique mondiale et qui trouvent des traductions concrètes outre-Atlantique, avec une hausse nette (nouvelle fenêtre) du prix de l’essence. De là à parler de « choc pétrolier » ? 

Deux chocs pétroliers identifiés

Un choc de cette nature se reconnaît à trois critères, rappelle Erwann Tison, économiste et directeur des études de l’Institut de l’Entreprise, à TF1info : « Premièrement, une tension sur les prix, très forte, avec une forte volatilité, notamment à la hausse du prix du baril. Deuxièmement, une forte tension sur les quantités ou sur les productions de pétrole. Et, troisièmement, une durée, une tension qui ne soit pas ponctuelle et qui soit vraiment sur le moyen, voire le long terme ». 

Le monde a subi deux chocs pétroliers dans son histoire, respectivement en 1973 et en 1979. « Fin 1973, à la suite de la guerre du Kippour, le prix du baril flambe. En quelques semaines, il sera multiplié par quatre, passant de 4 à 16 dollars. Les économies occidentales ne peuvent pas faire face. La croissance s’effondre et le chômage augmente », documente le ministère de l’Économie sur son site (nouvelle fenêtre). Le second se produit donc six ans plus tard, après la chute du chah d’Iran : « La Révolution islamique dans ce pays, alors important producteur de pétrole, engendre un nouveau doublement du prix du baril, de 20 à 40 dollars ». 

L’instabilité du cours du Brent

Depuis un mois, le cours de référence du pétrole Brent fluctue fortement, au gré des événements et des déclarations de Donald Trump. Pour preuve, celui-ci a grimpé jusqu’à 119 dollars le baril pour redescendre à 84 dollars sur la seule journée du 9 mars, selon l’opérateur London Stock Exchange Group, cité par Le Monde (nouvelle fenêtre). Mais cette hausse n’est pas comparable à celle observée en 1973 et en 1979, assure à TF1info Isabelle This Saint-Jean, économiste et professeure à l’Université Paris-Sorbonne : « Dans les années 1970, on a eu une hausse extrêmement brutale et très forte des prix des hydrocarbures dans des économies très dépendantes, qui l’étaient beaucoup plus qu’aujourd’hui. Ces chocs pétroliers étaient beaucoup plus forts et ils se traduisaient par des pénuries. »

Le cours de référence du Brent fluctue fortement depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. – DR

Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, du moins pas encore. « Si ça s’arrête demain, ça sera à peine perceptible sur l’année, parce qu’il y aura un effet rebond. On a encore quelques stocks stratégiques et on est encore en train de recevoir du pétrole parti avant la fermeture du détroit d’Ormuz », abonde Erwann Tison. Ainsi, toute l’inconnue de cette crise réside dans sa durée : la guerre est aussi imprévisible que le président américain qui l’a déclenchée. Tout peut s’arrêter aussi bien demain que dans plusieurs mois. C’est, selon l’économiste, l’information qui manque pour réellement parler de choc. 

Dans ce cas, il vaudrait mieux privilégier l’expression « choc énergétique », avec des tensions n’étant pas uniquement sur le pétrole. En effet, le détroit d’Ormuz voit passer des navires pétroliers et des navires gaziers qui représentent (nouvelle fenêtre) 20% de la consommation mondiale pour les premiers et 20% des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL) pour les seconds.

« On a une tension concomitante sur le gaz et sur les prix de l’électricité parce qu’en Europe, les mécanismes de prix d’électricité sont indexés sur les prix du gaz », souligne Erwann Tison qui renvoie à un « effet cascade ». Par ailleurs, d’autres matières premières que les hydrocarbures sont affectées par la guerre au Moyen-Orient, comme le rappelle Isabelle This Saint-Jean : « Ce choc concerne aussi les engrais ou l’hélium, qui est un gaz essentiel dans l’industrie des semi-conducteurs. Ça va donc toucher tous les semi-conducteurs, toute l’industrie électrochimique, l’agriculture. Le choc est moins fort mais plus diffusé dans l’économie ». 

« Accélérer la transition énergétique »

Cela étant, les deux économistes interrogés voient en cette crise une occasion rêvée d’accélérer la transition énergétique opérée depuis quelques années. Il s’agit, selon Isabelle This Saint-Jean, de « questionner notre souveraineté et notre indépendance ». L’économiste considère que « la crise en Ukraine a été une occasion ratée. On est sorti de la dépendance au gaz russe pour acheter du GNL hyper-polluant américain. Il faut que l’Europe sorte des hydrocarbures donc elle est forcément dépendante, puisqu’elle en importe la quasi-totalité ». Pour Erwann Tison, « cette crise doit être un formidable accélérateur de transition énergétique pour essayer de basculer beaucoup de nos usages du fossile vers des choses un peu plus durables, notamment électriques ».

La production d'électricité en France en 2025, selon les secteurs
La production d’électricité en France en 2025, selon les secteurs – RTE

Si la part du nucléaire est majoritaire dans le mix énergétique français, le Réseau de transport d’électricité (RTE) juge qu’il faut aller encore plus loin. Dans son bilan de 2025, le gestionnaire souligne que « la compétitivité du mix électrique français reflète l’abondance de production bas carbone à faible coût variable en France et offre un atout considérable pour décarboner l’économie et accueillir de nouveaux usages ».

Caroline QUEVRAIN

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