se dirige-t-on vers une pénurie de profs à la rentrée?

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Moins de candidats aux concours, moins d’admissibles que de postes… L’Éducation nationale peine à recruter. Au point que certains se demandent s’il y aura assez d’enseignants à la rentrée prochaine pour les 12 millions d’élèves.

Les quelque 12 millions d’écoliers, collégiens et lycéens vont-ils manquer d’enseignants à la prochaine rentrée scolaire? Les inquiétudes sont réelles car d’année en année, le nombre de professeurs du premier et du second degré diminue. L’année 2022 s’annonce même comme une année noire en terme de recrutement des enseignants.

“Des postes vont rester vacants”

Cette année, seulement 816 candidats ont été admissibles au Capes de mathématiques pour 1035 postes. En allemand, ce sont 215 postes qui étaient ouverts mais seuls 83 candidats ont été reçus à l’admissibilité. Ce qui représente un manque potentiel de 219 profs de maths et 132 d’allemand – si tant est qu’ils seraient tous admis.

Pas mieux dans le premier degré. Le SNUipp-FSU dénonce un taux de présence aux épreuves comme “l’un des plus bas de l’histoire du concours de recrutement des professeurs des écoles”. Un exemple: dans l’académie de Créteil, quelque 1079 postes étaient ouverts mais seuls 521 candidats sont admissibles, relaie Sud éducation. Pire dans l’académie de Versailles: 1430 postes sont à pourvoir mais seulement 484 candidats pourront passer les oraux. Si tous les admissibles devaient être reçus, cela signifierait que seul un tiers des postes serait pourvu.

Pour Bruno Bobkiewicz, secrétaire national du syndicat des chefs d’établissements SNPDEN-Unsa et proviseur d’un lycée à Vincennes dans le Val-de-Marne, les conséquences sont évidentes et inévitables.

“Des postes vont rester vacants. Le risque, c’est qu’ils restent vacants pendant des semaines”, s’alarme-t-il pour BFMTV.com. “Et quand bien même une solution serait trouvée pour le 1er septembre, au premier congé maladie, il n’y aura plus personne.”

Bruno Bobkiewicz s’inquiète particulièrement pour les établissements qui connaissent déjà des difficultés de recrutement, comme ceux situés en zone rurale, ou les établissements sensibles. “Les lycées de centre-ville auront moins de problème. Territorialement, les choses sont déjà très déséquilibrées.”

La ministère promet une “réserve”

Face à ces inquiétudes, le ministère se veut rassurant. “Les élèves auront bien des professeurs devant eux à la rentrée dans l’ensemble des disciplines”, a affirmé Édouard Geffray, le directeur général de l’enseignement scolaire (Dgesco), lors d’une conférence de presse. “Cette baisse était prévisible et a donc été anticipée”, a-t-il ajouté.

La diminution du nombre de candidats au métier d’enseignant est en effet en partie liée à la réforme du concours, entrée en vigueur cette année. Désormais, les étudiants qui souhaitent devenir professeur des écoles ou enseignant dans le second degré ne peuvent se présenter au concours qu’à la fin de leur master 2 – c’était auparavant en fin de master 1. Les candidats sont donc “mécaniquement” moins nombreux cette année: ceux qui étaient en master 1 l’année dernière et qui ont décroché le concours font baisser le vivier.

“Nous savions pertinemment que cette année, nous aurions un petit artefact, a déclaré Édouard Geffray. Nous avons une vision pluriannuelle des besoins à trois ou quatre ans et le niveau de recrutement maintenu depuis plusieurs années a permis de reconstituer des marges de manœuvre.”

Pas d’inquiétude non plus pour les mathématiques, assure-t-il. Pourtant, le renforcement de cette discipline à la rentrée prochaine dans le tronc commun des lycéens dès la première a été évalué à 350 équivalents temps plein. “Nous avons de la réserve permettant de faire face à cet objectif”, maintient le représentant de Dgesco. Mais sur le terrain, les remplaçants manquent.

10% des heures de cours “perdues”

“Quand j’entends parler de réserve, je me demande à quoi ça correspond”, s’interroge pour BFMTV.com Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du Snes-FSU, le premier syndicat des personnels enseignants. “On a bien vu cette année que dans certaines académies, on n’était pas en mesure d’assurer les remplacements.”

Selon un rapport de la cour des comptes, au collège et au lycée, près de 10% des heures de cours ont été “perdues” en raison de professeurs non remplacés. Faut-il s’attendre à un recours aux contractuels? “Je ne vois pas comment, à court terme, on pourra faire autrement que de recruter des contractuels”, poursuit Sophie Vénétitay. “On va encore perdre des postes au concours d’enseignants titulaires alors que les élèves seront bien là en septembre.”

En début d’année, face au variant Omicron, Jean-Michel Blanquer, le locataire de la rue de Grenelle, avait annoncé le prolongement jusqu’à la fin de l’année des contrats de 3300 enseignants contractuels. Aujourd’hui, le ministère se targue d’avoir réduit de 20% le nombre de ces contractuels.

Pourtant, on trouve toujours sur Pôle emploi ce type d’annonce: “Le rectorat de Versailles recrute des professeurs de mathématiques pour enseigner en collège et lycée” pour des CDD de douze mois, soit une année scolaire. Dans la même académie, des opérations de job dating ont été organisées.

“Il n’y aura pas un professeur devant chaque classe contrairement à ce qu’annonce le ministère, c’est écrit d’avance”, regrette Sophie Vénétitay, du Snes-FSU. “Et le pire, c’est que ça risque de durer.”

Un service public au bord de “l’effondrement”

Si cette baisse des vocations est présentée comme transitoire par le ministère, l’érosion du nombre d’aspirants enseignants semble plus ancienne. Vincent Soetemont, le directeur général des ressources humaines du ministère, a reconnu lors de la même conférence de presse que le recrutement était plus difficile d’année en année, notamment pour les mathématiques et l’allemand, rapporte L’Étudiant.

“Nous sommes sur des disciplines où l’ensemble des postes n’est pas pourvu: 75% de postes pourvus en allemand et 84% en maths pour l’année 2019. Nous avons aussi des difficultés à recruter en lettres classiques et modernes.”

Entre 2018 et 2021, la représentante des enseignants Sophie Vénétitay a ainsi compté 2208 postes perdus au concours. “C’est un phénomène structurel et profond”, poursuit-elle. “On n’est pas loin de l’effondrement du service public de l’éducation.”

En une douzaine d’années, le nombre de candidats à ces concours a chuté. Pour celui de professeur des écoles, la baisse est de 36%. Quant au Capes, toutes disciplines confondues, elle est de près de 40%, selon les données statistiques du ministère (disponibles respectivement depuis 2009 et 2008).

Une baisse qui s’explique notamment par la réforme de la mastérisation, entrée en vigueur en 2010, qui imposait de détenir un master pour passer le concours – auparavant, une licence suffisait. Même si en 2012, la réforme a été annulée et que les concours de l’enseignement sont redevenus accessibles avec une inscription en première année de master, le nombre de candidats n’a pas redécollé, comme l’imaginaient pourtant les instigateurs de la réforme.

Du côté des effectifs d’élèves, la tendance est à la baisse dans le premier degré, avec 76.600 élèves de moins attendus à la rentrée 2022, contre une légère hausse de 3000 élèves dans le second degré.

Prof, un bac +5 payé 1,1 Smic

Quoi qu’il en soit, selon un rapport de la Dares, quelque 68.000 postes d’enseignants resteront non pourvus d’ici à 2030. L’année dernière, un rapport sénatorial pointait ainsi le manque d’attractivité du métier d’enseignant, de plus en plus pénible, mal considéré et faiblement rémunéré – en dessous de la moyenne européenne. Le document notait une baisse de 15 à 25% du salaire des enseignants au cours des vingt dernières années.

“Le dossier de fond, c’est de rendre de nouveau ce métier attractif, plaide Bruno Bobkiewicz, du SNPDEN-Unsa. Cela passe par la rémunération, les conditions d’exercice mais aussi la fin du prof-bashing, il faut arrêter de tirer sur les profs en permanence.” Une analyse que partage Sophie Vénétitay, du Snes-FSU.

“Prof, ça ne vend pas du rêve, et les conditions d’entrée dans le métier sont difficiles. À bac+5, pour être payé 1,1 Smic face à une classe de 30 ou 35 élèves, le compte est rapidement fait.”

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