Pour les députées, « décence et discrétion » de mise pour prouver leur « légitimité »

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L’Assemblée nationale est un monde qui se décline au « masculin pluriel », écrit Delphine Gardey dans Le Linge du Palais-Bourbon. Corps, matérialité et genre du politique à l’ère démocratique (Le Bord de l’eau, 2015). Si les représentants du peuple s’installent quai d’Orsay dès 1798, les premières femmes députées n’y arrivent qu’en 1945, les premières femmes sténographes qu’en 1972, les premières femmes huissières qu’en 1990. Elles sont, selon la politiste, les « passagères clandestines d’un bateau commun, un territoire qui tout entier, des bancs des députés au perchoir, en passant par les tapis et les dorures des salles attenantes et les couloirs les plus reculés, respire la domination mâle ».

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Lorsque les premières députées sont élues au Palais-Bourbon, à la Libération, elles ne sont que 33 (5,6 % des députés) et la situation empire dans les décennies qui suivent : de 1958 à 1978, on n’en comptera jamais plus d’une douzaine (autour de 2 %). « Comme les femmes ont été écartées de l’Hémicycle depuis la Révolution, les règles vestimentaires qui les concernent sont encore très floues, analyse le politiste Etienne Ollion. D’autant qu’il n’existe pas, pour les femmes, de tenue “correcte” évidente comparable au costume-cravate pour les hommes. Les nouvelles venues doivent donc se conformer aux codes de l’époque, qui leur imposent une extrême “décence” et une extrême discrétion. »

« Une conquête permanente »

Dans les années 1950, 1960 et 1970, les pionnières découvrent vite que leurs vêtements sont une source inépuisable de ricanements. « Au début de la Ve République, quand une femme prend la parole dans l’Hémicycle, beaucoup d’élus gaullistes – je pense notamment à Robert-André Vivien, qualifié de “toujours gaillard” dans “Le Monde” en 1991 – font des plaisanteries machistes, observe le politiste Michel Offerlé. Tout écart à une certaine norme (longueur de la jupe, intensité du maquillage, style de la coiffure) engendre une réprobation moqueuse qui non seulement n’est pas sanctionnée, mais est considérée comme parfaitement normale. Pour les femmes politiques, la légitimité est une conquête permanente. »

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Depuis l’inscription du principe de parité dans la Constitution, en 1999, les députées sont de plus en plus nombreuses – leur pourcentage varie entre 12,3 % et 38,8 % –, mais les quolibets et les caquètements de poule qui ont accueilli, en 2012, la robe fleurie de Cécile Duflot, alors ministre du logement, montrent que les rappels à l’ordre misogynes ne sont jamais loin. « Il est très difficile, pour une femme, de se positionner dans un espace qui a toujours été pensé comme masculin, souligne le politiste Olivier Rozenberg. Depuis l’augmentation du nombre de députées, et surtout depuis la fin du plafond de verre, en 2022, on peut cependant dire que la normalisation de leur présence au sein de l’Hémicycle du Palais-Bourbon est en marche. » 

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