l’hommage de Maxime Brandstaetter et Oksana Leuta, de retour d’Ukraine, à notre collègue

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De retour d’Ukraine où notre journaliste reporter d’images Frédéric Leclerc-Imhoff a été tué lundi, Maxime Brandstaetter et Oksana Leuta, qui étaient à ses côtés, ont souhaité lui rendre hommage, et raconter les conditions dans lesquelles ils effectuaient leur reportage le jour de sa mort.

“Pourquoi ils nous ont tiré dessus?” Cela fait près d’une semaine que notre journaliste reporter d’images Frédéric Leclerc-Imhoff a été tué par un éclat d’obus près de Lyssytchansk dans l’est de l’Ukraine. L’équipe qui était à ses côtés sur le terrain a souhaité ce dimanche raconter la façon dont se déroulait leur travail sur place, avant de détailler le récit de cette journée où leur convoi a été attaqué, mais aussi l’après, à savoir leur difficile retour en France. Et la rencontre avec les parents de Frédéric Leclerc-Imhoff.

Maxime Brandstaetter dit avoir “traversé différentes phases” depuis lundi: “J’ai beaucoup pleuré les trois premiers jours, puis ça s’est un peu calmé”, raconte le journaliste, qui explique à quel point cela a été difficile pour lui et la fixeuse Oksana Leuta “de quitter le territoire ukrainien” car “cela fermait des portes par rapport à Frédéric”. Oksana Leuta, elle, fait part de “sa tristesse” et de “sa colère”.

Les deux collègues décrivent un homme “doux” et “perfectionniste” qui avait à coeur de “montrer ce qu’il se passe là-bas”: “Il était content de pouvoir contribuer à montrer tout ça, ce qui se passe là-bas, à faire circuler l’information (…) il faisait ça parce qu’il y croyait profondément.”

Une route autorisée par les autorités locales

“En parler fait du bien”, pose encore notre journaliste. “Je veux pouvoir livrer un récit et que tout le monde, toutes les personnes qui en ont besoin puissent savoir ce qui lui est arrivé”. À leur retour en France cette semaine, lui et Oksana Leuta confient avoir été accueillis par les parents de leur collègue à la descente de l’avion. “Je sentais que je devais parler à ses parents, je lui devais ça”, poursuit-il, avant de décrire “des personnes admirables”.

En plateau, l’équipe est donc revenue sur les conditions du reportage au cours duquel leur collègue a perdu la vie, près de Lyssytchansk. Maxime Brandstaetter explique d’abord que la route où a été tué Frédéric était “celle qui (leur) avait été autorisée par les autorités locales”. “Comme d’habitude, les autorités nous avaient prévenus qu’elle était dangereuse et qu’ils ne pouvaient pas y assurer notre sécurité, mais si vous voulez, c’est partout pareil dans le Donbass. Avec Frédéric, on avait l’habitude de constamment se concerter, de débattre de tout. Alors oui, ce jour-là, on hésite, mais on se dit que c’est là-bas que ça se passe, et que c’est notre métier d’y aller.”

Une fois la décision prise d’un commun accord, Maxime Brandstaetter et Oksana Leuta racontent qu’ils s’engouffrent avec Frédéric Leclerc-Imhoff dans “un gros camion de route blindé, avec derrière un petit van de couleur verte conduit par des policiers”, pour “un trajet d’1h30”. Les trois membres de l’équipe s’assoient “tous à l’arrière” et “dès le début du trajet Fred nous filme un petit peu à l’intérieur du camion car on nous dit que le début de la route est sûr”.

Maxime Brandstaetter explique que lorsque “l’interview se termine, Frédéric est installé à l’arrière du véhicule”. “Mais on avait emmené un iPhone et on voulait le scotcher sur le pare-brise du camion pour filmer la route, ce que les autorités refusaient qu’on fasse. Alors Frédéric me dit: ‘si tu veux moi je reste, s’ils veulent bien que je reste pour filmer, je reste à l’avant’.”

Un trou béant dans le toit du véhicule

Le journaliste reporter d’images reste donc à l’avant du camion, et l’équipe se voit contrainte de fermer les portes du véhicule et de s’asseoir car les autorités qui les accompagnent leur disent qu’ils se trouvent désormais sur des chemins de terre et qu’il y a des risques que le véhicule soit chahuté. Depuis le hublot qui les sépare, la fixeuse Oksana Leuta se souvient faire un signe à Frédéric Leclerc-Imhoff pour s’assurer que tout va bien, et celui-ci lui répond à l’affirmative. Maxime Brandstaetter confie qu'”à ce moment-là, (il) n’a plus peur. Quand on se lance dans ce genre de reportage, on a un peu peur au début mais on ne peut pas constamment avoir peur. Donc à un moment le niveau de peur s’abaisse”.

Le journaliste et la fixeuse se souviennent alors qu’ils sont “en train de parler à l’arrière” du véhicule lorsqu’ils entendent une première explosion relativement proche d’eux, “puis une deuxième et plus rien”. “Il y avait énormemment de bruit: des bruits d’objets métalliques et une odeur de poudre”, explique-t-il. Les deux collègues se couchent alors au sol du véhicule. “Avec Oksana on est ébahis, on se regarde et on voit à 10-20 centimètres au-dessus de nous un trou dans le camion”, poursuit le journaliste, qui sent alors que son jean est troué et qu’il est légèrement blessé à la jambe. Pourtant, il affirme que le chauffeur continue de rouler pendant une dizaine de minutes, et qu’il accélère.

“À ce moment-là, j’ai très très peur mais je ne pense pas une seconde qu’il soit arrivé quoi que ce soit à Fred, j’espère juste que le chauffeur va bien pour pouvoir nous sortir de là”. Mais une fois le camion à l’arrêt, un policier leur ouvre la porte et leur dit de vite sortir vite et de rentrer dans un bâtiment administratif.

“Je vois pas Fred descendre, alors je demande où est Fred. Je crie, je l’appelle”, se souvient, ému, Maxime Brandstaetter. “Quand je demande s’il va bien, on me répond qu’il ne va pas bien du tout, et on nous demande de vite nous abriter derrière un bloc de béton”, abonde Oksana Leuta.

“D’un moment de stupéfaction, on passe à un moment de peur”

“D’un moment de stupéfaction, on passe à un moment de peur”, confie le journaliste, qui raconte s’être alors “accroupi dans une sorte de salle d’attente” du commissariat de police dans lequel ils venaient d’être conduits. Puis quelques minutes plus tard, Oksana Leuta vient lui apprendre que leur collègue Frédéric Leclerc-Imhoff n’a pas survécu.

“Je pleure beaucoup, j’ai peur, je repleure, on me propose un calmant mais je refuse”, témoigne le jeune homme sur notre plateau. La fixeuse qui l’accompagne à ce moment-là, elle, “n’entend pas, ne comprend pas, ne réalise pas” vraiment ce qui vient de se passer, encore sonnée par les deux explosions.

Mais les deux coéquipers sont pressés par les autorités locales de reprendre rapidement via un autre convoi afin d’évacuer. À ce moment-là, Maxime Brandstaetter se dit “persuadé que s’il reprend cette route, il va de nouveau se faire bombarder mais on nous dit qu’il faut absolument y aller, alors on y va”.

Le corps de Frédéric Leclerc-Imhoff rapatrié mercredi

Une fois à Dnipro, ils sont entendus par les policiers sur place. Parmi les questions en suspens, il s’agira pour les enquêteurs de comprendre si le camion a été délibérément ciblé ou s’il s’agissait d’un dommage collatéral. Pour rappel l’endroit visé était une route devant servir à l’évacuation de civils. “Pourquoi ils nous ont tiré dessus?”, s’interroge aujourd’hui Maxime Brandstaetter, qui confie avoir “la conviction” que ce tir était délibéré: “il n’y a pas eu une pluie d’obus mais un seul tir sur le camion”.

En France, le parquet national antiterroriste (Pnat) a annoncé lundi l’ouverture d’une enquête pour crimes de guerre. Si le meurtrier de Frédéric Leclerc-Imhoff est identifié et capturé, une issue française est envisageable dans ce dossier. L’avocat inscrit au barreau de Paris, William Julie, a ainsi soulevé la possibilité d’un procès en France. Le corps de Frédéric Leclerc-Imhoff sera rapatrié mercredi en France. Un hommage lui sera rendu vendredi place de la République à 18h30″ à Paris.

Jeanne Bulant Journaliste BFMTV

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