Dans « Les Dépossédés », Christophe Guilluy trahi par son obsession pour les élites

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Livre. Dans son nouvel essai, Christophe Guilluy fait l’effort d’attendre la page 116 pour faire référence à la fameuse note de Terra Nova, publiée en 2011, qui conseillait à la gauche de délaisser les classes ouvrières passées à droite, en faveur des diplômés, des minorités et des femmes. L’essayiste qui s’est fait le héraut de la « France périphérique » doit en grande partie sa carrière littéraire à ce document, auquel il voue une haine qu’il ne cesse de revisiter dans chacun de ses livres.

Dans son combat contre la société libérale, il a trouvé une cohérence au mal qu’il dénonce : « Netflix, Gaumont, Plus belle la vie, les grandes écoles ou Terra Nova alimentent le même narratif, ils ont le même objectif. » Bigre ! Une parfaite synchronisation existerait donc entre toutes ces choses pourtant si différentes les unes des autres. Le projet ainsi poursuivi de toutes parts consisterait en « la création d’une société nouvelle, si possible déconstruite en panels et donc compatible avec les exigences du marché ». Pour y parvenir, le passé serait effacé « au rythme de l’invisibilisation de la majorité ordinaire », écrit Christophe Guilluy. « Les gagnants du modèle économique, héritiers lointains d’une bourgeoisie éclairée, abandonnent les valeurs qui constituaient encore au siècle dernier le ciment d’une société cohérente », poursuit-il, pris d’une nostalgie pleine de ressentiment.

Une vision élitiste du monde

Les injustices subies par les milieux populaires persistent et s’aggravent. L’essayiste s’en indigne et en rend responsable un homme de paille, l’inusable bobo, qui peut tout aussi bien être chercheur du secteur public que PDG d’une multinationale. Le titre de cet ouvrage, Les Dépossédés, aurait pu faire croire qu’il porterait justement sur les classes populaires, mais c’est en vérité un livre qui se concentre presque uniquement sur les strates les plus élevées de la société.

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Christophe Guilluy parle brièvement de ces Bretons, Corses ou Catalans qui, se sentant chassés de chez eux, se sont révoltés contre Airbnb et la hausse des prix de l’immobilier provoquée par l’afflux d’urbains venus acquérir une résidence secondaire. Il évoque aussi le Brexit, les « gilets jaunes » et Donald Trump. Il affirme, enfin, que les catégories populaires partagent non seulement une conscience de classe, mais « quelque chose de plus puissant qui est leur destin commun ». Mais de ce devenir il ne dit rien, participant ainsi à ce qu’il critique : l’exclusion des gens ordinaires du récit fait de notre époque. Les remettre au centre, comme il le souhaite, demanderait de pratiquer le terrain, de raconter ce qu’il y a vu et de remiser un moment sa hantise de la « nouvelle bourgeoisie cool ». Cette attention quasi exclusive pour cette strate de la société trahit une vision profondément élitiste du monde : le changement ne vient que du haut, seule compte la décadence des mieux lotis.

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