Canicules, sécheresse, incendies… Après cet été, la prise de conscience du réchauffement climatique va-t-elle faire long feu ?

0
62

En regardant leur thermomètre dépasser, pour la première fois, 39 degrés à Brest, en juillet, les Bretons étaient sous le choc. Même stupeur dans le Maine-et-Loire, connu pour sa douceur angevine, où plus de 1 500 hectares de forêt sont partis en fumée au mois d’août. Cet été 2022, les événements extrêmes se sont accumulés dans l’Hexagone. Non sans effets sur la faune, la flore, mais aussi la population : en Corse, de violents orages ont provoqué la mort de cinq personnes, le 18 août. Certaines communes ont affronté des pénuries d’eau potable, des agriculteurs ont perdu une partie ou la totalité de leur récolte. Et 10 millions de logements sont concernés par des risques de fissures en raison de la sécheresse.

De plus en plus de Français sont ainsi directement confrontés aux effets du réchauffement climatique. Mais à l’approche de la rentrée, entre les préoccupations autour du pouvoir d’achat, de l’énergie et le retour de températures plus clémentes, cette prise de conscience va-t-elle perdurer ?

Si l’on s’en réfère au dernier baromètre de l’Agence de la transition écologique (Ademe) paru en octobre 2021, le niveau d’alerte des citoyens n’a pas vraiment varié ces dernières années. Selon cette enquête, qui évalue depuis 2000 les représentations sociales du changement climatique, la part de Français qui estime que “les scientifiques qui étudient les évolutions du climat exagèrent les risques du changement climatique” est quasi stable (27% en 2021 contre 28% en 2011). En vingt ans, la proportion de personnes qui pensent que “les désordres du climat (tels que les tempêtes ou les inondations en France) sont des phénomènes naturels comme il y en a toujours eu” a augmenté (20% en 2021 contre 15% en 2001). Et en quinze ans, la part des personnes convaincues que les conditions de vie deviendront extrêmement pénibles d’ici une cinquantaine d’années n’a quasiment pas bougé, passant de 60 à 64%.

Cet été peut-il néanmoins marquer un tournant ? Les Français ont été exposés à quatre risques, “la chaleur extrême, la chute des rendements agricoles, la pénurie d’eau et des effets pour notre santé et les écosystèmes terrestres et marins”, liste Valérie Masson-Delmotte, chercheuse en sciences du climat à l’Université Paris-Saclay (Essonne). Selon la spécialiste, le lien entre ces phénomènes et le réchauffement climatique est plus régulièrement fait, tant dans la sphère publique que la sphère privée. “La sécurité civile le mentionne plus qu’avant, cela m’a frappée. Je remarque aussi qu’autour de moi, davantage de personnes me posent des questions”, souligne-t-elle. Contrairement aux sécheresses de 1976 et 1989, ou des canicules de 2003 ou 2019, “qui ont déjà laissé beaucoup de traces” sans toutefois provoquer de changement majeur de politique, l’été 2022 présente une singularité.

“Le climat s’est invité sur les lieux de vacances. Les événements cet été ont laissé des empreintes sur des paysages que les gens aiment. Ils ont montré à quel point on est exposés et vulnérables.”

Valérie Masson-Delmotte, chercheuse en sciences du climat

à franceinfo

Sources taries, arbres en souffrance, nature partie en fumée… Franceinfo a recueilli de nombreux témoignages de vacanciers qui ont vu leur petit coin de paradis changer à cause du réchauffement climatique. Mais de l’avis de Valérie Masson-Delmotte, il est peu probable que cet été fasse l’effet d’un électrochoc. La déconnexion à ces sujets a d’ailleurs déjà commencé, observe-t-elle : “Alors que je partageais un article sur Twitter, une personne m’a annoncé ‘j’arrête de vous suivre, je n’en peux plus de recevoir ce type d’information’. Pour certains, la dimension de chagrin est très lourde à porter.”

Les cas de déni après une catastrophe ne sont pas nouveaux. “On a connu la crise du Covid-19, mais on est vite passés à autre chose”, rappelle Oscar Navarro, professeur en psychologie sociale et environnementale à l’Université de Nîmes (Gard). Selon lui, certaines personnes touchées personnellement par le réchauffement climatique pourraient ouvrir les yeux, et accepter la réalité. Mais la plupart campent sur leurs positions : les convaincus, les inquiets, se sentent “davantage convaincus”, et les gens “qui sont dans une forme de déni attendent simplement que ça passe”. Or, le déni a une fonction : “Nous protéger.”

“Comme l’esprit a horreur de l’incertitude et de l’inquiétude — ils coûtent en énergie sur le plan émotionnel et cognitif, et nos ressources sont limitées — la tendance est d’essayer de passer à autre chose.”

Oscar Navarro, professeur en psychologie sociale et environnementale

à franceinfo

Telle une machine qui se mettrait en veille quand elle surchauffe, par mesure de sécurité, l’esprit repousse l’information qui lui crée de l’inconfort, voire de l’angoisse, explique le psychologue. Ce déni est facilité par la manière dont les informations sont perçues dans nos sociétés contemporaines, poursuit-il. L’émotion est vive, omniprésente, tandis que la compréhension est souvent reléguée au second plan. Ainsi, l’attention captée par les catastrophes naturelles un jour peut se déplacer dès le lendemain vers d’autres sujets, comme la crise économique ou la crise sanitaire.

Reste que les événements anxiogènes liés au réchauffement climatique se multiplient ces derniers temps. Et “quand cette stratégie [du déni] ne fonctionne plus, intervient alors le risque de tomber dans la dépression”, avertit Oscar Navarro.

L’être humain est pourtant conscient depuis un long moment des dangers du réchauffement climatique. “L’idée qu’il pouvait y avoir un changement climatique causé par l’homme est très ancienne. Avant le 20e siècle, on pensait que c’était dû à la déforestation”, rappelle Fabien Locher, historien au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste en histoire environnementale. Aux 18e et 19e siècles, des enquêtes administratives témoignent de l’inquiétude des pouvoirs politiques face à ces événements. “Une sécheresse pouvait entraîner une crise de subsistance, les débuts de famine entraînaient des révoltes paysannes et donc des crises politiques”, pointe l’historien.

Plus récemment, “on a cru qu’on pouvait vivre déconnectés du climat et de l’environnement. La capacité des sociétés à garder la mémoire d’événements extrêmes a donc chuté”, déplore l’historien, co-auteur des Les Révoltes du ciel : Une histoire du changement climatique XVe-XXe siècle.

L’historien n’emploie jamais le singulier quand il parle. “Il serait naïf de se dire que si les gens prennent conscience du réchauffement climatique, les choses vont changer. Entre les deux, il y a quelque chose : la société, avec des mécanismes politiques, économiques, géopolitiques puissants”, considère-t-il. Un avis partagé par la climatologue Valérie Masson-Delmotte et le psychologue Oscar Navarro. Sans vouloir décourager les écogestes du quotidien, ils alertent contre le travers d’individualiser systématiquement la prise de conscience et les responsabilités d’action en matière de climat. “En ramenant tout à l’individu, on dépolitise le sujet”, estime l’historien.

“On se focalise sur la prise de conscience, mais on ne remet pas en question la dépendance aux énergies fossiles. Pourtant, les solutions entrent directement en conflit avec ceux qui en dépendent, comme les industries chimiques et pétrochimiques.”

Fabien Locher, spécialiste en histoire environnementale

à franceinfo

Que faire, alors, dans un contexte où “beaucoup de personnes sont déçues de l’incapacité de l’Etat à répondre aux enjeux environnementaux” ? Fabien Locher attire l’attention sur la multiplication d’initiatives à l’échelle locale. “C’est dans les villes, dans les territoires que sont portées aujourd’hui les luttes politiques les plus intéressantes, les plus inventives”, conclut-il.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici