jeudi, février 19

« C’est un plaisir de rencontrer mon ami à Mumbai », a écrit Narendra Modi, Premier ministre indien, à l’occasion de la venue d’Emmanuel Macron en Inde. Une visite d’État de trois jours placée sous le signe de l’intelligence artificielle, de la défense et du renforcement des relations diplomatiques avec New Delhi.

Mardi soir, la France et l’Inde ont annoncé « élever leur relation au rang de Partenariat stratégique global spécial », c’est-à-dire un partenariat sur le long terme et axé sur des secteurs stratégiques, à l’image de la défense. Et « en diplomatie, cela veut dire beaucoup », s’est félicité le président de la République sur le réseau social X.

« Nous avons évoqué la coopération dans les domaines de l’industrie, de la défense, des énergies propres, de l’espace et des technologies émergentes », a de son côté ajouté Narendra Modi.

Ces engagements traduisent des très bonnes relations entre la France et l’Inde, pays dans lequel Emmanuel Macron s’est rendu quatre fois depuis 2018. Une entente franco-indienne qui ne devrait pas s’essouffler de sitôt, New Delhi ayant récemment donné son accord pour l’achat de 114 Rafale à la France.

« La politique douanière de Trump a accéléré » le rapprochement avec l’UE

Dans le but de se détacher des étreintes chinoise et américaine, l’Inde se tourne davantage vers l’Europe. En janvier dernier, un accord de libre-échange a été conclu avec l’Union européenne. Il prévoit notamment la diminution de plus de 90% des droits de douane entre les deux territoires.

« L’Inde et l’Europe négocient de longue date cet accord. Mais la politique douanière de Donald Trump a accéléré sa signature », explique Catherine Bros, spécialiste de l’économie indienne, contactée par BFM.

« Contrairement à beaucoup de pays, l’Inde ne commerce pas régionalement car elle n’entretient pas de bonnes relations avec ses voisins », précise la professeure d’économie à l’université de Tours. L’Europe s’inscrit donc comme un partenaire économique de choix pour New Delhi.

La visite officielle d’Emmanuel Macron et l’accord de libre-échange avec l’UE sont symptomatiques de la volonté de Narendra Modi de s’ouvrir à l’Europe. Dans le même temps, le Vieux Continent accepte de commercer avec un pays qui n’a pas explicitement condamné l’agression russe en Ukraine. Preuve de l’importance de ce traité commercial pour les États européens.

Rencontre avec Vladimir Poutine et visite en Ukraine

Narendra Modi joue les équilibristes. Proche de l’Europe sans désapprouver la guerre en Ukraine, le Premier ministre indien a accueilli Vladimir Poutine à New Delhi en décembre dernier. La Russie est stratégique, et l’Inde en a conscience. Elle s’arme auprès du Kremlin et s’approvisionne en pétrole russe, même si le dirigeant indien s’est engagé à arrêter progressivement l’achat de brut au régime poutinien.

Quoi qu’il en soit, les deux dirigeants s’affichent en partenaires sur la scène internationale. Une manoeuvre importante pour Narendra Modi, qui sait que la Chine, son grand rival régional, entretient tout autant un rapport privilégié avec la Russie.

Mais le Premier ministre indien souffle le chaud et le froid, lui qui s’est également rendu en Ukraine en août 2024, déclarant être « résolument favorable à la paix ». Un déplacement durant lequel plusieurs accords bilatéraux ont été signés, notamment sur la coopération agricole et le secteur humanitaire et médical.

Ambivalence de Donald Trump

Premier grand dirigeant étranger à rejoindre le réseau Truth Social de Donald Trump, Narendra Modi essaye tant bien que mal de soigner ses relations avec les États-Unis. Car le président américain ne fait pas de cadeaux au pays peuplé d’1,4 milliard d’habitants.

« Lors de la réélection de Donald Trump en janvier 2025, Narendra Modi s’est envolé aux USA pour négocier avec le président américain, qu’il considérait comme un ‘ami’. Mais nous avons bien vu que cela n’a pas porté ses fruits, car il y a eu une augmentation des droits de douane », rappelle auprès de BFM Charlotte Thomas, politiste et spécialiste de l’Inde, rattachée au programme Asie-Pacifique de l’IRIS.

Ces dernières semaines, Donald Trump a longtemps menacé l’Inde de barrières douanières démesurées si elle ne cessait pas l’importation de pétrole russe sur son sol. Face à l’engagement indien de réduire ses achats d’or noir à la Russie, un accord commercial entre les deux pays a finalement été trouvé début février, lequel prévoit une baisse des droits de douane de 25 à 18%. « Un grand merci au président Trump pour cette merveilleuse annonce », avait écrit un Narendra Modi un brin flatteur sur X.

« L’Inde est guidée par son intérêt national »

Mais alors pourquoi Narendra Modi choisit-il de jouer sur tous les fronts? Cette stratégie porte un nom, celui du multi-alignement. Son principe est simple: faire passer ses propres intérêts nationaux avant tout le reste en dialoguant avec l’ensemble des acteurs, jusqu’à paraître, pour certains observateurs, contradictoire. C’est par exemple le cas lorsque le Premier ministre indien affiche sa proximité parallèle avec Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky.

« L’Inde est guidée par son intérêt national, ce qui suppose qu’elle peut parler à la fois à X et Y », note auprès de BFM Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS.

« Ainsi, elle peut tantôt être membre du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, qui vise à contenir la montée en puissance de la Chine en Indo-Pacifique, tantôt être membre fondatrice du BRICS, dont la Chine fait partie », poursuit le spécialiste de la sixième puissance mondiale.

« Pour défendre ses intérêts nationaux, l’Inde se dit qu’elle n’a pas à s’aligner sur les intérêts d’un quelconque pays tiers », pointe Charlotte Thomas. Le pays asiatique « veut s’insérer comme un acteur à part entière » et considère que les États peuvent signer des accords tout en partageant des désaccords sur certains dossiers.

En affirmant, fin 2025, être devenue la quatrième puissance économique mondiale, l’Inde se place encore davantage comme un acteur majeur du marché. En jouant « les ami-ami » avec bon nombre de nations stratégiques, Narendra Modi en ferait presque oublier la politique répressive qu’il mène dans son pays depuis plusieurs années.

Le Premier ministre indien et son parti nationaliste hindou, le Bharatiya Janata Party (BJP), ont été réélus pour un troisième mandat en juin 2024, « à l’issue d’une campagne électorale qui a incité à la discrimination, à l’hostilité et à la violence contre les musulmans et d’autres minorités », a dénoncé Human Rights Watch dans son Rapport mondial 2025.

Classée 151e sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, l’Inde connaît des violences contre les journalistes et une concentration des médias. Mais face à l’importance économique et géopolitique que revêt un partenariat avec l’Inde, notamment pour l’Europe, aucun pays partenaire n’ose condamner la répression interne qui se joue dans le pays asiatique.

Article original publié sur BFMTV.com

Share.
Exit mobile version