Sur la première photo publiée sur les réseaux sociaux, on voit trois militaires tenant un drapeau à trois bandes, vertes et blanches, avec en son centre un blason représentant une pioche sur fond vert, soutenus par des antilopes et surmonté d’un oiseau d’or. Sur une autre image, quatre soldats français devant un tank, tiennent dans leurs mains ce même drapeau, orné du même emblème.
Il s’agit pourtant de deux groupes de militaires distincts : l’un a été photographié à Nîmes, l’autre aux Émirats arabes unis, mais ils brandissent le même étendard. Celui de la Rhodésie, territoire britannique situé en Afrique australe, dont le gouvernement dirigé par Ian Smith proclama unilatéralement son indépendance du Royaume-Uni le 11 novembre 1965, dans le but de défendre le pouvoir politique de la minorité européenne sur place.
D’après les révélations de Mediapart, ces photos ont été relayées sur des groupes racistes faisant l’apologie de l’ancienne colonie. « Les militaires sont soumis à une exigence particulière de neutralité qui s’applique également à leurs réseaux sociaux », a communiqué le ministère de la Défense, qui indique que ces soldats pourraient faire l’objet de sanctions.
Un régime opposé à la décolonisation
Le drapeau de la Rhodésie a été hissé pour la première fois le 11 novembre 1968, trois ans après que le Premier ministre Ian Smith a déclaré l’indépendance de ce territoire, sans accord du Royaume-Uni, ni reconnaissance internationale. « La Rhodésie voulait signaler au monde ce qu’elle considérait comme une trahison : le fait que le Royaume-Uni soit en train d’accepter la décolonisation de l’Afrique », résume l’historien sud-africain Saul Dubow, qui enseigne l’histoire du Commonwealth à l’Université de Cambridge.
La propagande officielle présente alors la Rhodésie comme étant « menacée par le communisme et donc dans l’obligation de défendre « des standards civilisés ». Ce qui revient à défendre la supériorité sociale et politique des Blancs », pointe le chercheur sud-africain Bruce Berry dans sa thèse consacrée à l’identité rhodésienne et à ses symboles.
Pourtant, les Européens ne sont qu’une toute petite minorité, moins de 250 000 personnes, à peine 5% de la population totale du pays. Face au Front Rhodésien, les mouvements nationalistes africains entrent en résistance – en particulier l’Union du peuple africain du Zimbabwe (ZAPU) fondé par Joshua Nkomo et l’Union nationale africaine du Zimbabwe (ZANU) de Robert Mugabe. Avec l’intensification de la guerre civile dans les années 70, la Rhodésie devient très dépendante de l’Afrique du Sud voisine pour sa survie. Jusqu’à ce que le régime d’apartheid change de stratégie et commence à pousser en faveur d’une solution politique, qui se concrétisera par des négociations et un cessez-le-feu, puis par l’indépendance du Zimbabwe, le 18 avril 1980, avec Robert Mugabe comme Premier ministre.
Récit héroïque de la sanglante « guerre du Bush »
La longue « guerre du Bush », ou « seconde Chimurenga », a fait des milliers de victimes (majoritairement des nationalistes et des civils africains) et entraîné une militarisation de la société rhodésienne. La population est soudée derrière ses soldats et ses mythes fondateurs. Ces récits persisteront même après les années 80 et alimenteront la nostalgie d’un passé « héroïque » dans lequel les souffrances de la population noire sont occultées.
« Il y a une énorme somme littéraire, rédigée par ceux qui ont participé à la « guerre du Bush ». Ils célèbrent leur victoire et parlent des Noirs de manière très insultante », confirme Saul Dubow. « Les Blancs sont convaincus qu’ils n’ont pas perdu cette guerre mais qu’ils ont été abandonnés par leurs dirigeants et floués par le jeu politique », poursuit-il. « C’est le mythe de la petite minorité blanche qui a résisté pendant quinze ans face à la majorité noire », abonde le professeur Hugh W Macmillan, également originaire de la région.
Et c’est cet imaginaire guerrier qui continue visiblement de fasciner, puisqu’en 2018, l’armée canadienne a dû ouvrir une enquête sur certains de ses hommes, accusés de gérer un site web spécialisé dans la vente de matériel et de souvenirs « inspirés par les légendaires soldats de la Fireforce d’Afrique australe ». Une référence à une tactique mise au point par les forces rhodésiennes pour encercler et attaquer les combattants indépendantistes dans le bush. Le drapeau de l’Afrique du Sud de l’apartheid, et celui de la Rhodésie, étaient en vente sur cette boutique en ligne.
L’idéologie de la « cause perdue »
Dans certains milieux suprémacistes blancs, la Rhodésie fonctionne comme un équivalent symbolique de la Confédération sudiste américaine : ce sont des « causes perdues », des idéologies légitimes injustement condamnées par l’histoire. Au point que les drapeaux de ces deux États sécessionnistes soient considérés comme synonymes de la même idéologie.
En juin 2015, Dylann Roof, un jeune Américain suprémaciste, ouvre le feu dans une église de Charleston, en Caroline du Sud. La tuerie fait neuf morts, des fidèles afro-américains réunis pour une étude biblique. Le jeune terroriste avait rédigé un manifeste raciste, publié sur un site nommé « le dernier Rhodésien » (The last Rhodesian). Sur une photo devenue tristement célèbre, Dylann Roof porte au revers de sa veste, l’ancien drapeau sud-africain orange-blanc-bleu, et juste en dessous, le drapeau vert et blanc de la Rhodésie.
« Ces drapeaux (rhodésien et sud-africain) sont prisés dans les milieux suprémacistes blancs car ils permettent de signaler ses convictions à des personnes partageant les mêmes idées, sans pour autant s’exposer aussi ouvertement qu’en portant ou en exhibant une croix gammée », constate d’ailleurs Bruce Berry dans sa thèse. Le chercheur relève cependant que « des anciens Rhodésiens sont, eux, indignés, voire horrifiés que « leur » drapeau soit désormais associé aux pires excès de la suprématie blanche » alors que « le cher drapeau vert et blanc demeure pour eux (…) l’affirmation héroïque de certaines valeurs et la résistance aux sanctions, le symbole de ce qu’ils considèrent comme leur identité perdue ».



