mercredi, août 19

  • Palme d’or du 79ᵉ Festival de Cannes, « Fjord » de Cristian Mungiu sort ce mercredi sur les écrans.
  • Un drame qui oppose une famille traditionaliste venue de Roumanie au système social progressiste scandinave.
  • Ambigu à souhait, il porte la marque d’un cinéaste qui n’a pas peur de bousculer les idées reçues.

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Il a osé. Dans Fjord, Palme d’or du 79e Festival de Cannes, le Roumain Cristian Mungiu renvoie dos à dos une famille traditionaliste exilée de Roumanie et les habitants de la petite bourgade progressiste de Norvège où elle a posé ses valises. Pire ! Lorsque ces parents réactionnaires plaident un « malentendu culturel » devant les accusations de maltraitance dont ils font l’objet de la part de services sociaux pointilleux, le spectateur serait presque tenté de prendre leur défense. D’autant plus qu’ils sont incarnés par Sebastian Stan et Renate Reinsve, deux stars qui restent charismatiques malgré tous les efforts de la production pour les rendre moches. Entendue ici et là dans les médias français et étrangers, cette petite musique va pourtant à l’encontre du discours de son auteur.

« Je crois que c’est bien, toujours, de douter que la vérité t’appartienne », nous confiait Cristian Mungiu en mai dernier sur la Croisette, quelques heures avant d’être récompensé par le jury du Sud-coréen Park Chan-wok. « Le film parle aussi de ça, de ce besoin de douter, même des valeurs les plus progressistes. Je ne doute pas forcément de ces valeurs en elles-mêmes. Je doute de la façon dont nous essayons d’imposer ces valeurs », précisait le cinéaste pour qui les affrontements idéologiques actuels convoquent « des souvenirs pas très sympathiques de la période communiste. Quand quelqu’un d’autre sait mieux que toi ce qui est bien pour toi. »

 À la fois chronique familiale, satire politique grinçante et film de procès à suspense, Fjord s’inspire de plusieurs affaires judiciaires récentes sur lesquelles Cristian Mungiu a enquêté en Roumanie. « Pas avec une famille roumaine et norvégienne comme dans le film, mais avec des familles de l’Europe de l’Est, avec des familles d’Afrique, avec des familles d’Inde, de Chine ou d’Asie », racontait-il. « Toutes témoignaient d’une confrontation entre des civilisations très différentes ».

« Aujourd’hui, on identifie toujours les pays du Nord comme les pays les plus progressistes. Mais l’histoire pourrait se passer aussi en Suède ou au Danemark », remarquait le cinéaste. « Parmi tous les pays du Nord qui ont une législation pour les enfants, la législation norvégienne est la plus précise, la plus ferme. Et c’est pour ça qu’à la fin j’ai décidé de tourner là-bas, parce que le conflit entre des gens avec des convictions très fortes progressistes et des convictions conservatrices s’exprime mieux là-bas. »

Né en 1968 dans la Roumanie de Ceausescu, Cristian Mungiu s’est fait connaître avec Quatre mois, trois semaines et deux jours, l’histoire glaçante d’un avortement clandestin couronnée par sa première Palme d’or 2007. Depuis, toute sa filmographie s’est bâtie autour de la dénonciation d’un système totalitaire dont l’empreinte a perduré bien après sa chute, dans certains esprits tout du moins. À ceux qui pourraient se poser la question, le cinéaste réaffirme son attachement à l’Union européenne… mais sans naïveté là non plus.

« On doit parvenir à être inclusif et tolérant avec les autres si on veut que ce rêve d’un continent commun avance », plaidait-il. « Or dès que nous avons un problème, comme le Covid, tout d’un coup l’Europe redevient l’Europe des nations, et chacun lutte pour avoir une solution nationale. C’est pour ça que les partis populistes ont gagné beaucoup de terrain. C’est très simple de critiquer et de voir toujours les défauts de la construction européenne. Mais bien sûr ça n’apporte pas de meilleures solutions. » Et si on l’invitait aux universités de rentrée de nos partis politiques ?

>> Fjord de Cristian Mungiu. Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed. 2h26. En salles mercredi

Jérôme VERMELIN

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