Le 26 avril 1929, vers midi, le paquebot Leviathan fait son entrée dans le port de New York. A son bord, plus d’un millier de passagers qui profitent des installations du navire – à commencer par ses huit bars – pour échapper à la Prohibition. Les insomniaques qui se seraient trouvés sur le pont à quatre heures du matin la nuit précédente auraient assisté à une scène insolite : avant de sortir du périmètre des eaux internationales, à 12 miles (20 kilomètres) des côtes américaines, les 112 bouteilles qui n’avaient pas été bues ont été jetées à la mer. L’Oncle Sam a été clair : pas une goutte d’alcool ne doit infiltrer sa juridiction.
Quel impact la Prohibition a-t-elle eu sur les industries liées à l’alcool ?
Depuis l’entrée en vigueur du 18e Amendement, le 17 janvier 1920, les États-Unis sont officiellement sobres. Il est devenu illégal de produire ou de vendre de l’alcool sur le territoire. Conséquence immédiate, le nombre de distilleries a chuté de 85% et toutes les industries afférentes souffrent. Tonneliers, souffleurs de verre, hôtels, saloons et restaurants boivent la tasse. Les armateurs de paquebots aussi, victimes de la concurrence déloyale de leurs homologues européens qui continuent de servir des boissons alcoolisées à bord.
Pourquoi les États-Unis ont lâché du lest en 1929 sur l’alcool en mer internationale ?
C’est pour cette raison que les Etats-Unis ont fini par céder au printemps 1929, autorisant les liners américains à servir de l’alcool dans les eaux internationales. Et même si le capitaine et l’équipage du Leviathan, le premier navire concerné, s’honorent de n’avoir vu aucun excès de boisson gâcher le voyage, une passagère ironise devant un journaliste : « Le Leviathan semblait aussi sec que New York… si vous voyez ce que je veux dire« . En effet, même si la Grosse Pomme a dû fermer la quasi-totalité de ses tavernes, bars et distilleries, chacun sait que l’alcool coule à flots dans les bars clandestins de la métropole – les fameux speakeasies, qui représentent le double du nombre de bars enregistrés avant 1920.
Du reste, les « bars flottants » ne sont pas les seuls navires à combattre les directives de Washington. Plutôt que d’errer dans les eaux internationales en attendant que leurs réserves soient éclusées, certains vaisseaux préfèrent conduire leurs passagers vers des destinations enivrantes. Pour quelques jours, Nassau (Bahamas), La Havane (Cuba), Kingston (Jamaïque) ou Mexico (Mexique) sont noyées sous les touristes états-uniens, qui épanchent leur soif dans les bars dont les menus et le décor ont été américanisés pour les séduire.
L’incroyable exil des bars américains à La Havane pendant la Prohibition
Mis au chômage par la Prohibition, des tenanciers de bar américains y ouvrent leurs propres établissements : c’est le cas d’un barman de Newark qui a déconstruit son bar planche par planche pour aller le reconstruire, à l’identique, au Telégrafo Hotel de La Havane ! Lorsque les clients rentrent au pays, titubants mais ivres de bonheur, ils ne risquent rien tant qu’ils n’ont pas rapporté de souvenirs liquides dans leurs valises : « Cela ne portait nullement atteinte à la loi, puisqu’il n’existe aucune restriction à l’importation d’alcool lorsque le contenant est l’estomac humain » s’amuse le journaliste Samuel Hopkins Adams dans le magazine Collier’s.
Tequila mexicaine, rhum cubain : ces navires qui alimentaient l’Amérique en secret
Celles et ceux qui n’ont pas le pied marin peuvent toujours compter sur les bateaux étrangers venus narguer l’Oncle Sam à quelques milles des côtes, les cales pleines de whisky de seigle canadien, de tequila mexicaine et de rhum cubain. Jouant à cache-cache avec les garde-côtes, ces contrebandiers jettent l’ancre au large de la Floride, du New Jersey ou de San Francisco. De nuit, des embarcations plus petites viennent récupérer la précieuse cargaison pour la distribuer sur le continent… souvent avec la complicité des mafias locales.
La Prohibition aurait-elle fait naître le tourisme de croisière de masse ?
Pour avoir engraissé le crime organisé, multiplié les trafics illégaux et mis en danger la santé des buveurs, la « noble expérience » de la Prohibition est abandonnée en 1933. Une conséquence directe de l’épisode sera la persistance des croisières courtes, notamment à destination des Caraïbes, qui marque pour certains l’avènement du tourisme de croisière de masse (avec une législation stricte sur la consommation d’alcool à bord, généralement limitée à 15 verres par jour et par passager).
Longtemps réservés à l’élite ou aux immigrants tassés dans des cabines de 3e classe, ces voyages se démocratisent auprès du grand public : aujourd’hui encore, les Américains représentent la moitié des arrivées touristiques aux Caraïbes, signe que les filières défrichées aux premières heures de la Prohibition continuent de faire recette.
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