samedi, mars 7

Lucie P. a 95 ans et un patronyme de shtetl, elle fête son anniversaire le 17 novembre. J’ignore pour quelle pathologie elle vient au centre de rééducation. C’est une copine de kiné. Nous nous sommes rencontrées entre les barres où l’on s’entraîne à marcher. Elle a l’âge de ma grand-mère. Elle me raconte son mari, Alex, mort depuis cinquante-deux ans d’un cancer fulgurant, elle dit ça dans un sourire un peu pincé, j’adore la forme de son sourire, on a envie de le grignoter comme un biscuit sablé. Soudain, Laura, la kiné espagnole, décide : « Allez, on danse ! », elle met Dalida, « Monday, Tuesday, Thursday ». Nous improvisons une chorégraphie, on pointe avec nos index en remuant les fesses et en accompagnant la chanteuse. « Laissez-moi danser. » Nous nous sourions, beaucoup. C’est comme une danse de sourires.

J’ignore si je serai capable de redanser un jour. Il arrive que cette incertitude m’attriste. Autrefois, j’étais pourtant cette personne un peu gauche qui aimait, quelques fois par an, se laisser prendre par le rythme et l’enthousiasme de la fête. Est-ce que ma nouvelle négligence côté ouest me conférera un surplus d’aisance sur le dancefloor ? Cela semble rien moins qu’évident, puisque c’est toujours sur cette face gauche que je perds l’équilibre, parfois jusqu’à tomber. Mais l’idée d’une confiance regonflée par la pulsation des basses me réjouit.

De retour au centre, lors d’une séance ultérieure, quand je demanderai à Laura : « Des nouvelles de madame P. ? », elle me répondra d’un sourire aussi, un sourire d’Alicante, « Je crois qu’elle a été hospitalisée après une chute, mais elle va bien, ne vous inquiétez pas. » J’ai atterri dans un nouvel environnement que dirige la fatalité : les gens sont là, puis les gens disparaissent. Je n’ai pas revu le petit sourire croquant de Lucie P.

Il vous reste 52.46% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Share.
Exit mobile version