Sonia Lavadinho : « Transformons la ville fonctionnelle en ville relationnelle »

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La terrasse ensoleillée accueille des amis autour d’un café. Leurs rires couvrent le brouhaha sourd des passants. Des enfants gambadent et s’éclaboussent avec les jets d’eau de la fontaine sous le regard attentif des parents, postés près des poussettes. Assis en retrait, un jeune couple attend que les jets s’élèvent au plus haut pour s’embrasser. Une vieille dame promène son chien qu’un voisin caresse d’une main en tenant son livre de l’autre. La place Reine-Astrid à Jette, au nord de Bruxelles, est un espace public réussi. Mais une exception.

Ces moments de joie, ces petits bonheurs partagés, ces gestes d’entraide et de reconnaissance mutuelle restent rares au cœur de la vie urbaine. Dans leur écrasante majorité, les lieux en commun s’avèrent soit trop stériles, soit trop hostiles pour abriter nos interactions au quotidien. Les gens y passent, mais ne s’y attardent pas. Voire font des détours pour les éviter. Ces espaces témoignent d’évidence d’une forme d’absence, celle des liens qui nous unissent. Ils manquent tout simplement d’hospitalité.

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Leur caractère trop minéral contribue largement à l’incapacité d’accueil des espaces publics. Ce manque de bienveillance à l’égard du sol pose question en ces temps de canicules et d’inondations. Ce n’est pas la nature qui est hostile. Mais notre choix par défaut de la minéralité sous nos pieds. En nous privant de sols perméables, en tardant à désasphalter, en renonçant à planter des arbres par manque de pleine terre ou en raison des contraintes d’arrosage, nous nous ôtons les bienfaits de leur fertilité, de leur fraîcheur, de leur résilience.

La place Reine-Astrid, à Jette, près de Bruxelles, en mai 2019.

Ruisseaux de fraîcheur

Ne restons pas les bras croisés en prenant pour excuse le fait que les arbres mettent trop longtemps à pousser. Optons pour un autre scénario : transformons dès à présent nos rues en « ruisseaux de fraîcheur ». Il suffit de tirer parti des canopées existantes, de tous ces grands arbres déjà présents sur nos avenues, nos boulevards et nos places encore confisquées par du stationnement. Rendons ces canopées en urgence à ceux d’entre nous qui en ont le plus besoin : les femmes enceintes et les enfants, les personnes âgées et les jeunes sportifs qui souhaitent se maintenir en forme. Et tous ceux qui veulent se rendre à leur destination à vélo ou en marchant.

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Nos voitures n’ont pas besoin de l’ombre des arbres pour bien se porter. Nous, oui. Le confort climatique est un droit fondamental. Un bien aussi vital que l’eau ou l’électricité, à fournir partout en ville. Rendons l’ombre de nos arbres aux humains. Au pied de nos écoles, de nos Ehpad, de nos supermarchés ; autour de nos parcs, de nos maisons, de nos bureaux ; partout où il y a de l’ombre, partons à sa reconquête. Mettre en valeur le patrimoine végétal apporte déjà un bien-être immédiat aux populations. Les ruisseaux de fraîcheur retissent notre capacité à vivre ensemble dans un monde qui se réchauffe.

Havres de tranquillité

Lyon a su démarrer dès 2012 cette mouvance avec la reconversion des trémies de la rue Garibaldi : les voies d’accès au tunnel souterrain auparavant dédiées à la vitesse ont été comblées et converties en un boulevard urbain très ombragé. Aux grands arbres d’alignement déjà existants sur ces 2,6 kilomètres sont venus s’ajouter de nombreux îlots de plus petits arbres et des arbustes. Ils contribuent à préserver la biodiversité et offrent des havres de tranquillité et de fraîcheur aux piétons et aux cyclistes.

L’arrosage de ces nouveaux milliers de mètres carrés de surfaces plantées se réalise en même temps que le nettoyage des rues. L’un et l’autre sont assurés par l’ancienne trémie Lafayette, qui n’a pas été comblée afin de devenir un réservoir de récupération des eaux pluviales. Une solution astucieuse pour transformer l’ancienne ville fonctionnelle en ville relationnelle.

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Autre piste : métamorphoser nos bons vieux carrefours à feux, bien souvent inhospitaliers, en « carrefours vivants » . Le partage de l’espace y est inéquitable, les nuisances insupportables : trop de bruit, de pollution, de risque de collision avec des voitures. Pas assez d’espaces libres ni assez de temps pour entrer en relation.

Forte de ce constat, Bâle, en Suisse, a décidé de s’emparer de la question de l’aménagement des embranchements. Apaisés à 30 voire à 20 kilomètres à l’heure, revégétalisés avec soin et animés par des façades vibrantes, les carrefours Kannenfeldplatz, Wettsteinplatz et Tellplatz ne sont plus des nœuds routiers inhospitaliers mais de vraies places capables de fabriquer la ville des proximités, en inscrivant de nouvelles manières d’être ensemble au cœur des quartiers qu’elles unissent.

Faire de la place aux enfants

Enfin, il faut transformer la qualité de nos trajets quotidiens en installant des bandes ludiques, des espaces de jeu qui poussent à même le trottoir ou la chaussée pour permettre aux enfants de bouger leur corps joyeusement chemin faisant. La meilleure manière de payer notre dette envers les générations futures est peut-être de commencer par rendre habitable le monde de la génération déjà née qui apprend aujourd’hui à marcher. Faire de la place pour que nos enfants puissent à nouveau courir librement et jouer partout dans nos villes, n’est-ce pas là la plus grande marque d’hospitalité ?

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Pontevedra, en Espagne, l’a fait. Les trottoirs ont été élargis, les chaussées réduites, la vitesse a été contenue partout à 30 kilomètres à l’heure, le stationnement entièrement supprimé pour gagner de la place pour la rencontre, la détente, le jeu. Il est possible de traverser librement presque partout. Là où il reste encore des feux, ceux-ci sont toujours au vert pour les piétons. Ce sont les automobilistes qui doivent appuyer sur le bouton-poussoir pour obtenir la voie libre. Et les résultats sont là : 80 % des enfants de cette ville du nord-ouest de l’Espagne vont à l’école à pied. Tout seuls comme des grands. En cas de besoin, les commerçants leur viennent en aide. La ville des enfants, disent-ils, c’est bon pour leur chiffre d’affaires.

Lyon, Bâle, Pontevedra ont déjà fait leur choix. A quand d’autres villes relationnelles ?

Programme du Forum de la résilience

Comment les villes peuvent-elles agir face à la crise climatique ? Quelle place et quel rôle de la culture pour répondre au défi de la résilience ? Quels droits reconnaître au fleuve ? Quelle hospitalité pour nos espaces communs ? Autant de questions qui seront débattues les 6 et 7 octobre, lors de l’édition 2022 du Forum de la résilience, « Culture, une question capitale. Venez inventer les futurs ». Un événement conçu par la Métropole Rouen-Normandie et dont Le Monde est partenaire. Prendront part aux débats de ce forum, entre autres : des élus et acteurs de Rouen ; Jean-Marc Offner, président du Conseil stratégique plan-urbanisme-construction-architecture Popsu ; Jean-Louis Bergey, chef de projet prospective-énergie-ressources Transition(s) 2050 à l’Ademe ; Grégory Doucet, maire de Lyon ; Pénélope Komitès, adjointe à la mairie de Paris chargée de la résilience ; Jérôme Dubois, de l’Institut d’urbanisme et d’aménagement d’Aix-Marseille ; Yoann Moreau, anthropologue et dramaturge ; Thierry Paquot, philosophe…

Renseignements et inscriptions : https://www.metropole-rouen-normandie.fr/la-metropole-rouen-normandie-capitale-du-monde-dapres/le-forum-de-la-resilience

Cet article fait partie d’un dossier réalisé en partenariat avec le Forum de la résilience, organisé par la Métropole Rouen Normandie.

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