« Quand un homme a faim, mieux vaut peut-être lui donner du poisson que de lui apprendre à pêcher »

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La lutte contre la pauvreté vit une petite révolution, incarnée par le succès de GiveDirectly, une ONG américaine créée il y a seulement onze ans. Son principe est simple : elle identifie les villages ou les foyers les plus pauvres et leur verse directement de l’argent, souvent par un transfert sur mobile. En pleine pandémie de Covid-19, des dizaines de milliers d’habitants de la République démocratique du Congo (RDC) ont pu ainsi demander une aide financière, par un simple envoi de SMS et en répondant à sept questions. Les bénéficiaires sélectionnés ont reçu une allocation mensuelle de 25 dollars (environ 24 euros) pendant six mois directement sur le compte bancaire associé à leur numéro de téléphone.

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Au cours des dix dernières années, GiveDirectly a distribué plus de 500 millions de dollars, y compris dans un pays riche comme les Etats-Unis, et le nombre de bénéficiaires est passé d’environ 39 000 en 2019 à plus de 486 000 en 2021. La start-up humanitaire utilise les algorithmes et les images satellites pour détecter, à partir de l’observation des matériaux de construction, par exemple, les quartiers les plus pauvres.

Progressivement, l’aide au développement se convertit, elle aussi, au transfert d’argent. Mi-octobre, l’agence américaine Usaid et GiveDirectly ont annoncé qu’ils verseraient 4 millions de dollars directement à des coopératives agricoles marocaines. « La plus grande augmentation des transferts d’argent de l’histoire » a eu lieu pendant la pandémie de Covid-19, remarque Ugo Gentilini, économiste à la Banque mondiale. Environ 1,3 milliard d’habitants sur la planète en ont bénéficié, même si en moyenne cette aide n’a duré que quatre mois et demi. Ces transferts sont désormais facilités par la technologie, notamment les virements sur mobile, avec le risque, toutefois, que les personnes les plus pauvres, les plus âgées ou les plus illettrées en soient exclues.

Diminution des risques de corruption

Les distributions de coupons ou d’argent représentent désormais un cinquième de l’aide humanitaire. Le Programme alimentaire mondial distribue par exemple 1,2 milliard de dollars chaque année directement sur le compte bancaire de bénéficiaires, ce qui permet de lutter contre la faim tout en soutenant l’économie locale. Ce mécanisme coûte aussi moins cher que l’acheminement de l’aide sous forme de marchandises. Et, si l’argent est transféré directement sur le compte du bénéficiaire, les risques de corruption ou de détournement diminuent considérablement.

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Un tel dispositif, pourtant si simple, a longtemps suscité la méfiance en raison du préjugé selon lequel les pauvres ne sauraient pas dépenser ce qu’on leur donne ou qu’ils deviendraient paresseux… Des idées reçues battues en brèche par de nombreuses études l’Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-PAL), hébergé dans la prestigieuse université américaine du Massachusetts Institute of Technology (MIT, Cambridge). « C’est précisément parce que [les pauvres] ont si peu qu’on les voit prendre le temps de la réflexion avant de décider : ils doivent être des économistes talentueux juste pour survivre », écrivent les directeurs du J-PAL, Abhijit Banerjee et Esther Duflo, dans leur ouvrage Economie utile pour des temps difficiles (Seuil, 2020). Autrement dit, quand un homme a faim, mieux vaut peut-être lui donner du poisson que de lui apprendre à pêcher. Avec le ventre plein, il choisira la meilleure perspective qui se présente à lui, et qui n’est pas forcément de pêcher. Les deux Prix Nobel d’économie ont été les professeurs des fondateurs de GiveDirectly. L’ONG continue de mener des expérimentations, comme au Kenya, où elle a calculé dans un district qu’un don de 1 dollar augmentait en moyenne la richesse produite de 2,40 dollars.

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