Les engrais russes risquent de venir à manquer

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AFP

Par manque des engrais de base dont la Russie est un gros pourvoyeur, les prix de l’alimentation pourraient exploser l’an prochain, ainsi que la faim dans le monde, alertent industriels et analystes du marché des engrais, à l’unisson de l’ONU. (Article mis à jour et publié initialement le 25/08/2022 à 10h25)

Engrais (©Adobe Stock)Jamais les engrais de synthèse dits NPK – fabriqués à partir d’azote, de phosphore ou de potasse – n’ont été aussi chers : les prix internationaux ont triplé entre début 2021 et mi-2022.

« La difficulté de mon travail est de prévoir où ils vont être dans les prochains 18 mois », admettait Joël Jackson, directeur général et analyste du marché des engrais chez BMO Capital Markets, en juillet lors d’une conférence d’analystes aux États-Unis.

En Europe, les engrais NPK s’inscrivent à un niveau « historique », car indexés sur les prix du gaz – qui constituent 90 % des coûts de production des engrais azotés comme l’ammoniac et l’urée. Or, le gaz naturel poursuit sa flambée au fur et à mesure que la Russie en guerre contre l’Ukraine ferme le robinet d’approvisionnement de gaz vers le vieux continent.

L’ammoniac touché…

Pour maintenir leur rentabilité, plusieurs fabricants européens d’engrais cessent leur production d’ammoniac, obtenu en combinant l’azote de l’air et l’hydrogène provenant du gaz naturel. Ce qui n’était pas arrivé depuis la crise financière de 2008.

À près de 300 euros le MWh de gaz aujourd’hui, « contre 20 euros en moyenne sur les 10 ans passés », « on a un gros problème : ça ne passe plus pour tous ceux qui fabriquent de l’ammoniac, car le gaz est 10 à 15 fois plus cher qu’avant », explique à l’AFP Nicolas Broutin, patron de la filiale française du producteur norvégien Yara, numéro un européen des engrais azotés.

Yara a annoncé jeudi qu’il allait encore réduire sa production d’ammoniac en Europe du fait du prix du gaz, en n’utilisant plus que 35 % de sa capacité de production sur le vieux continent.

Pour les mêmes motifs, il avait déjà arrêté deux fois depuis le début de l’année son usine de Ferrare en Italie et suspendu la production pendant trois semaines dans celle du Havre en France. Au total, ce sont 3,1 millions de tonnes d’ammoniac et de 4 millions de tonnes de produits finis qui manqueront à Yara.

Cette semaine, le premier producteur polonais Azoty a annoncé qu’il suspendait 90 % de sa production d’ammoniac, et le premier producteur lituanien Achema a aussi annoncé l’arrêt de son usine le 1er septembre.

En Hongrie, Nitrogenmuvek est à l’arrêt, et l’usine Borealis de Grandpuits en France doit s’arrêter en septembre et octobre, selon une publication du cabinet d’analystes Argus.

« Le risque de pénurie si toute l’Europe s’arrête est réel, il peut y avoir un problème de ressource car on fabrique les engrais l’hiver en prévision du printemps 2023 », ajoute M. Broutin.

…et la potasse

Les agriculteurs risquent aussi de manquer de potasse à cause des sanctions contre la Russie, l’un des principaux producteurs, et des sanctions pesant contre le Belarus, « responsable d’un sixième de la production de la potasse mondiale » rappelle Joël Jackson.

Avant la guerre, la Russie était le premier exportateur mondial d’engrais NPK.

Le patron de l’ONU a rappelé que les engrais et produits agricoles russes étaient exemptés des sanctions et devaient pouvoir librement accéder aux marchés mondiaux « sans entrave », au risque d’une crise alimentaire mondiale en 2023.

Le Brésil, puissance agricole dont la Russie est le premier fournisseur d’engrais, « a déjà pris conscience de sa dépendance qui va peser sur la campagne agricole 2023 », soulignent les experts du guide mondial CyclOpe des matières premières.

Les fabricants redoutent une « destruction artificielle de la demande » dit M. Jackson : les agriculteurs risquent de se rationner ou de faire l’impasse sur certains engrais devenus inabordables. « Ca se voit déjà partout en Europe » ajoute M. Broutin.

« C’est en 2023-2024 que se fera sentir la hausse des prix des engrais et éventuellement leur moindre utilisation » ajoute le CyclOpe qui s’attend à une production agricole « sensiblement réduite » en Afrique.

Dans le monde globalisé des engrais, ces perturbations, pour l’instant essentiellement européennes, font les affaires de certains.

Pour se passer de gaz russe, les producteurs européens importent notamment depuis fin 2021 de l’ammoniac d’Amérique du Nord ou d’Australie, selon M. Broutin.

Certains y voient un avantage pour les engrais organiques (fumiers etc..) ou ceux produits à partir d’hydrogène « vert ».

En attendant, le numéro un mondial des engrais, le canadien Nutrien, va augmenter sa production de potasse pour compenser d’éventuelles défaillances russes ou biélorusses. Joël Jackson prévoit au minimum un doublement des bénéfices de Nutrien cette année.

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