L’Américaine Doreen Bogdan-Martin élue à la tête de l’agence des télécoms de l’ONU face à son concurrent russe

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Doreen Bogdan-Martin a été élue jeudi 29 septembre secrétaire générale de l’Union internationale des télécommunications (UIT), l’instance chargée de standardiser les normes pour les outils de communication au niveau mondial, de la télévision à Internet, en passant par la téléphonie mobile. La candidate américaine a recueilli 139 voix contre 25 pour son adversaire, le Russe Rashid Ismailov. Malgré la campagne de soutien de l’administration américaine, Mme Bogdan-Martin n’était pas entièrement assurée de l’emporter, les pays membres votant à bulletins secrets, ce qui complique les prédictions.

Les programmes des deux candidats étaient assez proches, mettant l’accent sur les missions clé de l’institution, comme la connexion à Internet des 3,7 milliards de personnes qui n’y ont pas encore accès dans le monde. Cependant, avec en toile de fond la guerre en Ukraine, la candidature de Rashid Ismailov préoccupait les partisans d’un Internet ouvert et décentralisé, en raison de sa carrière : après avoir travaillé de nombreuses années pour les filiales russes de Nokia et Ericsson, cet historien de formation avait pris un poste dans la compagnie chinoise Huawei, puis servi comme vice-ministre des télécoms de Russie de 2014 à 2018, une fonction hautement politique. Ces deux dernières années, il présidait l’un des gros opérateurs telecom russes, VimpelCom, dans un contexte de raidissement de la surveillance des internautes.

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Aligné sur la Chine

Outre le passé de Rashid Ismailov, la possible élection d’un secrétaire général russe inquiétait en raison de sa proximité avec son partenaire chinois, les deux pays ayant noué un partenariat autour de la régulation d’Internet.

La Chine milite en effet pour une accentuation du contrôle des communications. En 2019, Pékin a proposé de modifier le fonctionnement de l’acheminement des informations à travers Internet, en les classant par type de contenu. Un programme baptisé « nouvel IP » (« New IP »), et qui offrirait selon Pékin bien des avantages, comme la possibilité d’offrir une connexion Internet irréprochable aux opérations chirurgicales exécutées à distance, en leur donnant la priorité sur les autres contenus transitant par Internet.

Mais un tel programme ouvre aussi la voie à une plus grande censure des contenus. Un rapport de l’Oxford Information Lab commandé par l’Otan, auquel le média britannique Info Security a eu accès, pointe qu’un contrôle aussi granulaire, inscrit dans les fondations d’Internet, mettrait plus de pouvoir dans les mains des fournisseurs d’accès à Internet (FAI). Or dans des pays autoritaires comme la Chine, ces FAI sont directement contrôlés par l’Etat. Interviewée par le magazine américain Wired, la directrice technique du Centre pour la démocratie et la technologie, Mallory Knodel, soutient que « l’Internet, à son niveau le plus bas, devrait faire transiter les données de façon agnostique », sans chercher à distinguer les types de contenus les uns des autres. « Grâce à cette circulation agnostique, le contrôle de l’information [par les Etats] est plus difficile », affirme-t-elle.

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Un mandat chinois de huit ans

L’élection d’un secrétaire général russe aurait-elle abouti à l’adoption de cette mesure ? C’est loin d’être certain puisque le précédent secrétaire général de l’UIT était lui-même chinois : Zhao Houlin avait notamment servi comme ministre des communications dans son pays natal avant de diriger l’UIT pendant huit ans. Or c’est sous son secrétariat général que la proposition chinoise pour un nouvel IP a été repoussée par les pays membres de l’UIT.

Reste que le pouvoir du secrétaire général n’est pas nul. Selon le magazine Wired, il a notamment été reproché à Zhao Houlin d’avoir favorisé le néocolonialisme numérique chinois dans les pays du Sud, en signant en 2019 un accord avec la Bank of China visant à accroître la couverture de l’Internet, dans le cadre des « nouvelles routes de la soie », le controversé programme d’influence chinois.

Durant son mandat de quatre ans, la nouvelle secrétaire générale de l’UIT veillera à l’interopérabilité des rouages d’Internet, en faisant notamment évoluer les standards des communications satellitaires, téléphoniques, et terrestres. La question du rôle joué par la Chine devrait continuer de se poser, puisque le pays a maintenu son programme de nouvel IP, qu’il a rebaptisé IPV6 +.

Doreen Bogdan-Martin connaît parfaitement les arcanes de cette institution née au XIXe siècle où sont représentés 193 états ainsi que des centaines d’entreprises opérant dans les nouvelles technologies. Elle y a travaillé 26 ans, montant progressivement dans la hiérarchie, après avoir commencé sa carrière à Washington, au département du commerce américain.

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