La leçon inaugurale d’Esther Duflo au Collège de France : « Pratiquer l’économie comme une science véritablement humaine »

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Ce que recherchent souvent les décideurs politiques, ce sont moins souvent des idées radicalement nouvelles, et plus des informations pratiques sur comment faire mieux ce qu’ils ont l’intention de faire de toute façon. C’est dans ma leçon inaugurale de 2009 [Esther Duflo était alors titulaire de la chaire Savoirs contre pauvreté] que j’introduisais pour la première fois une métaphore que j’ai trouvée très utile (tant et si bien que j’en ai fait le titre d’une conférence importante que j’ai donnée devant l’American Economic Association en 2017) de l’économiste comme plombier.

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J’écrivais alors : « Il est donc utile de penser aux économistes non comme à de purs scientifiques, mais comme à des techniciens, des ingénieurs ou même des plombiers qualifiés. Dans un certain nombre de domaines, les économistes ont une expertise et des modèles qui peuvent servir de guide pour proposer des réponses à des problèmes spécifiques ou pour analyser et évaluer théoriquement les solutions proposées par des acteurs de terrain. »

Or, il se trouve que les questions de politique économique impliquent souvent une bonne part de plomberie : les grandes idées, les réformes structurelles, attirent peut-être plus les hommes et les femmes politiques, et également nombre de leurs conseillers (y compris les économistes), mais, dès lors qu’il est question de mettre en œuvre une politique sur le terrain, les questions et les détails pratiques se multiplient, et ce sont ces détails qui peuvent faire la différence entre un succès et un échec. Les grandes orientations sont souvent données par un cadre idéologique ou politique clair (parfois fourni par le type d’économistes qui sont plus des « scientifiques » que des plombiers). Les procédures, dans les grandes lignes, par les ingénieurs ou les bureaucrates. Mais les détails sont trop souvent ignorés, d’abord parce que la tendance à ne pas faire attention à tous les détails (même ceux qui pourraient être importants) est profondément humaine, et ensuite parce que les économistes et les hommes politiques sont particulièrement sujets à ces oublis.

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La formation des économistes leur enjoint en général, précisément, d’ignorer les détails. L’art de la modélisation, c’est de simplifier la réalité pour découvrir la logique interne d’hypothèses essentielles. La lumière est dirigée de manière à illuminer les principes généraux, pas des détails qui pourraient être très spécifiques à une situation particulière. Ces détails sont des distractions. Pour se concentrer mieux sur les principes généraux, l’économiste-scientifique va négliger ces détails agaçants, qui risquent d’être précisément ce qui va faire la différence entre un succès et un échec. Cela explique pourquoi le niveau de confiance dans les économistes est au plus bas.

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