Délestages, sabotages et cyanure : en Afrique du Sud, les mille et un dangers de l’électricité

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Soumise à des coupures de courant quasi quotidiennes depuis plus de six mois, l’Afrique du Sud est à bout de nerfs. L’exaspération a fini par virer au drame dans la municipalité d’Ekurhuleni, aux portes de Johannesburg. Aux délestages imposés jusqu’à dix heures par jour s’ajoute ici le vandalisme des « voleurs de câbles » qui dépècent les installations électriques de leur cuivre pour le revendre au marché noir. Le 6 mars, une équipe de sous-traitants venait d’être appelée pour réparer l’un de ces câbles quand elle a été prise à partie par la foule. Accusés d’être des voleurs de cuivre, les quatre techniciens ont été battus à mort.

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Dans les centrales d’Eskom, la compagnie publique d’électricité, la menace est d’une autre nature. Officiellement, le niveau inédit de délestages est attribué au manque de capacité de production de l’entreprise, aggravé par la vétusté des centrales à charbon, vieilles de plus de 40 ans pour la plupart. Mais un autre facteur pèse sur la situation : depuis que la compagnie intensifie ses efforts pour en finir avec une corruption dont le pays découvre chaque jour un peu plus l’ampleur, les pannes inexpliquées, les sabotages avérés et les menaces à l’encontre du personnel se multiplient.

Caractérisée par un niveau de criminalité « significatif », selon la direction d’Eskom, la centrale à charbon de Tutuka, à deux heures de Johannesburg, fonctionne ainsi à moins de 17 % de sa capacité. Le responsable du site se déplace en gilet pare-balles, accompagné de deux hommes armés. « Sa femme est protégée par des gardes du corps, ses enfants sont également escortés par des gardes du corps quand ils vont à l’école, à cause des menaces de morts qui pèsent sur lui et sa famille », confiait André de Ruyter, alors PDG d’Eskom, dans une audition devant un comité parlementaire le 24 janvier. Le directeur d’exploitation de l’entreprise a lui aussi reçu des menaces.

Des « cartels » appuyés par une armada de tueurs

Patron d’Eskom pendant trois ans, André de Ruyter lui-même a révélé avoir été victime d’une tentative d’empoisonnement après avoir bu un café au cours d’une réunion de travail. « Environ quinze minutes après cette tasse de café, j’ai commencé à ressentir des nausées, je suis devenu confus, je n’arrivais plus à trouver le mot pour “centrale électrique” », a-t-il raconté le 21 février dans une interview explosive diffusée par la chaîne sud-africaine ENCA. Pris de violents tremblements puis de vomissements, il a été soigné en urgence. Une analyse toxicologique révélera des niveaux « significativement élevés » de cyanure dans son organisme.

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Qui a pu vouloir la peau du patron d’Eskom ? « Quand vous commencez à fermer les robinets, les gens sont contrariés », répond André de Ruyter, qui estime qu’environ 50 millions d’euros sont détournés chaque mois de l’entreprise. Au cœur du système, plusieurs « cartels » appuyés par une armada de tueurs, « entre 60 et 70 personnes entraînées et bien armées », détaille-t-il : « Il est difficile de spéculer sur qui aurait pu vouloir attenter à ma vie, mais de toute évidence, la liste des gens qui possèdent un mobile est longue. »

André de Ruyter assure qu’au moins « un homme politique de haut niveau » serait impliqué dans ces détournements

Le nombre de ses ennemis n’a pas diminué depuis ces déclarations. Car André de Ruyter a également accusé le Congrès national africain (ANC, le parti de Nelson Mandela, au pouvoir depuis la chute de l’apartheid) d’être complice de la corruption qui gangrène Eskom. Il a notamment raconté avoir averti un ministre de sa crainte de voir des milliards de dollars destinés à financer la transition énergétique devenir la proie les appétits criminels. « Vous savez, il faut être pragmatique : pour faire le bien, vous devez permettre à certaines personnes de manger un peu », se serait-il vu répondre. André de Ruyter assure également qu’au moins « un homme politique de haut niveau » serait impliqué dans ces détournements à grande échelle.

Lâché par l’exécutif alors que le président Cyril Ramaphosa s’apprêtait à jouer sa réélection à la tête de l’ANC, André de Ruyter avait annoncé sa démission en décembre 2022 et devait quitter Eskom en mars. Il a finalement été relevé de ses fonctions moins de vingt-quatre heures après la diffusion de son interview choc. Dans la foulée, il a été violemment attaqué par un défilé de poids lourds du parti au pouvoir. « L’ANC n’est pas corrompu », a notamment tonné son secrétaire général, Fikile Mbalula, rejetant les « allégations malheureuses, irresponsables et sans fondement » du désormais ex-PDG, accusé de se chercher un destin politique du côté de la « droite régressive ».

L’ANC, « accusé numéro 1 » en matière de corruption

Des dénégations en bloc qui contrastent avec le temps, pas si lointain, où le président Ramaphosa reconnaissait que le parti était « l’accusé numéro 1 » en matière de corruption. « C’est la dure réalité à laquelle nous devons maintenant faire face », expliquait le chef de l’Etat en août 2020, appelant le mouvement à faire son introspection. Plutôt que de diligenter une enquête sur les accusations soulevées, l’ANC a cette fois sommé André de Ruyter de fournir les preuves de ses allégations. A défaut, le parti promet des poursuites contre l’ancien patron.

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Après avoir déclaré l’état de catastrophe nationale pour faire face à la crise énergétique, Cyril Ramaphosa a nommé un ministre de l’électricité, le premier du genre en Afrique du Sud, au cours d’un remaniement pâlot, le 6 mars. Mais à peine entré en fonction, Kgosientsho Ramokgopa a averti qu’il n’avait « ni la capacité ni le mandat pour s’attaquer aux problèmes de corruption ». Le nouveau ministre renvoie le problème aux forces de l’ordre, jugées inefficaces en la matière par l’ancien PDG d’Eskom.

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André de Ruyter, lui, ne s’est plus exprimé en public depuis sa sortie fracassante. À la journaliste qui lui demandait, en fin d’entretien, s’il craignait pour sa vie après ses révélations, le responsable a répondu qu’il comptait passer du temps à l’étranger. Juste avant, il a donné un conseil à son successeur : « N’ayez pas de tasse attitrée. »

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