A Cergy, la mixité à tous les étages

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Marteaux-piqueurs, grues, camions en action : le chantier de la rue des Marjoberts, conduit par Nexity sur l’ancien site de la tour 3M à Cergy, est en voie d’achèvement. Une bonne partie des immeubles sont réalisés et près des deux tiers des habitants attendus occupent déjà les lieux. Comme Philippe et Maureen Vergat, quinquagénaires propriétaires d’un duplex depuis 2021. « On est contents d’avoir quitté notre village du Vexin pour profiter d’une vie sociale plus riche pour notre fils Patrick, lycéen. C’est assez cosmopolite et il y a une bonne ambiance », assure le premier.

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Tous deux travaillent au sein d’une entreprise de livraison, avec des collègues d’origines variées, et sont habitués à cette mosaïque culturelle qu’on ne leur avait pas cachée avant qu’ils signent pour leur appartement. Ils sont voisins de la nouvelle résidence senior Domitys, de la maison relais au public précaire gérée par l’association Espérer 95, de la résidence étudiante et des futurs logements sociaux. Tous les échelons de la pyramide des âges et un large panel social sont ainsi représentés, à l’image du slogan du promoteur : « La vie ensemble ». Pour de bon ?

Philippe et Maureen Vergat, dans leur appartement acheté dans le quartier des Marjoberts, à Cergy, le 3 novembre 2022.

Le double objectif de mixité sociale et intergénérationnelle est bien affiché rue des Marjoberts, où des propriétaires achetant jusqu’à 5 000 euros le mètre carré vont côtoyer des locataires bénéficiant d’un loyer très faible, à 6 euros le mètre carré par mois. Cet impératif est pleinement partagé par la mairie : « Ce programme prend en compte les erreurs du passé, quand certains îlots comprenaient 85 % de logements sociaux. Aux Marjoberts, cette proportion sera de 25 % au maximum », explique le maire de Cergy, Jean-Paul Jeandon.

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« Et même dans les immeubles spécialement consacrés au logement social, les différents types de loyers plus ou moins faibles vont introduire de la diversité, tout comme les surfaces de taille variable permettant de mixer les compositions familiales », ajoute Stéphane Dauphin, directeur général de Seqens, bailleur social. Le but est aussi de donner une vraie place aux seniors dans cette ville encore très jeune, dont 50 % de la population a moins de 30 ans.

Emplacement du futur square au milieu des immeubles du quartier des Marjoberts, le 3 novembre 2022.
Chantier des futurs immeubles et infrastructures du quartier des Marjoberts, le 3 novembre 2022.

Unité architecturale

Nous sommes à deux pas du RER Cergy-Préfecture et du centre commercial des Trois-Fontaines, évoqué par Annie Ernaux dans son journal Regarde les lumières mon amour (Seuil, 2014). L’autrice cergyssoise, au récent prix Nobel, décrit les rayons discount peu attractifs et très surveillés de l’hypermarché, qui tranchent avec les allées bien agencées pour les produits sélectifs, dévolues à une clientèle plus aisée. Saura-t-on casser ces frontières, rue des Marjoberts ? Contrairement aux rayons en magasin, « les bâtiments destinés aux propriétaires, aux locataires avec loyer intermédiaire ou plus modéré, aux résidents de l’établissement senior ou de la pension de famille, sont indifférenciables », assure Patrice Roques, directeur général habitat social et résidences gérées de Nexity. Extérieurement, l’unité architecturale s’impose. Mais humainement… On ne se croisera pas sur le même palier, à chacun sa cage d’escalier.

Philippe et Maureen Vergat ont d’ailleurs vaguement repéré la maison relais, au bout de la rue. Ils n’ont pas encore échangé avec les récents occupants, tels que Mireille Bidjo, 50 ans, souffrant d’un handicap. « J’apprécie le métissage entre personnes très différentes, avec un problème de santé comme moi ou venant de la rue », dit cette dernière. Eric Candini, logé dans la même structure, aime les moments de convivialité et le confort de son studio après avoir erré de foyer en foyer.

Eric Candini, résident de la maison relais Les Marjoberts, qui héberge des personnes précaires, à Cergy, le 3 novembre 2022.
Mireille Bidjo dans sa chambre de la maison relais Les Marjoberts, qui héberge des personnes précaires, à Cergy, le 3 novembre 2022.

Avec les autres occupants, Mireille Bidjo et Eric Candini ne vivent pas coupés du reste de l’îlot. Déjà, des animations ont été organisées par la maison de quartier des Linandes au sein de Domitys, avec les locataires de la maison relais et les enfants des environs. « On a fait des gâteaux et raconté des histoires, c’était un beau moment », se souvient Michelle Loison, 74 ans, qui vient d’emménager avec son mari dans la résidence sénior dont elle apprécie à la fois la sécurité et l’ouverture. « Une cinquantaine d’animations sont proposées chaque mois, auxquelles des personnes de l’extérieur participent, c’est très vivant, ajoute-t-elle. Toutes les religions sont même représentées. » Elle aime la piscine et la salle de massage juste au pied de son ascenseur, le jardin intérieur que longent également les habitants de l’immeuble attenant.

« Habitat poivre et sel »

Issa Guaye, 38 ans, éducateur spécialisé et locataire juste en face, y passe pour amener sa fille à l’école. « J’habite Cergy depuis toujours et je n’ai jamais vu autant de personnes âgées bien intégrées dans un quartier », reconnaît-il. Il est venu s’installer ici avec son épouse Anne-Louise Cambier, fondatrice du programme associatif ALBA d’empowerment des jeunes filles, pour laquelle la mixité multifacette est une évidence : « Ce n’est même pas un sujet, tout le monde parle avec tout le monde. » Elle voulait habiter dans du neuf, mais pas cloisonné.

Un thé dansant à la maison de retraite Domitys, de la rue des Marjoberts, à Cergy, le 3  novembre 2022. Aussi bien les résidents que les locataires de la maison relais voisine ou les jeunes du quartier s’y retrouvent. 

« L’organisation en immeubles séparés pour accueillir les différents publics, qui définit une mixité segmentée, pourrait être un moindre mal », analyse la sociologue chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques, Joanie Cayouette-Remblière, autrice de l’article « Les rapports sociaux dans les quartiers de mixité sociale programmée » (Sociologie, 2020). « Car le principe de l’habitat “poivre et sel”, par “saupoudrage”, où cohabitent propriétaires et occupants de logements sociaux dans une même cage d’escalier, engendre souvent plus de conflits d’usage et financiers », relève-t-elle. « Reste à lutter contre la tentation de l’entre-soi par le partage d’espaces et de services communs, tels que l’école », ajoute-t-elle. Celle des Marjoberts ouvrira en 2025, c’est un peu tard selon la sociologue, observant qu’un tel décalage pousse certaines familles à faire le choix du privé.

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En attendant, Thibaut Lebacq, de la maison relais, a son idée pour tisser des liens. Cet agrégé de lettres belge, heureux de se poser et de retrouver la dignité de payer un loyer comme tout le monde, rêve de frapper à la porte de la résidence étudiante voisine pour proposer ses services, en tant qu’enseignant. « J’imagine aussi une belle fête des voisins et pourquoi pas un festival des “Marjo” ?  », ajoute-t-il. Le chantier de la mixité est ouvert.

Cet article a été réalisé en amont de la conférence « Le Monde Cities » « Ville du soin, ville du lien ?  », organisée le 17 novembre de 18 h 30 à 20 h 30 par Le Monde, avec le soutien de l’Agefiph, de Toyota et de Transdev. Accès libre sur inscription depuis ce lien.

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