Son ventre rond est à peine dissimulé par son large manteau noir. Roudayna est enceinte de neuf mois. L’accouchement est imminent. À 32 ans, cette réfugiée soudanaise est fatiguée. Épuisée même. Le 2 mars, lors des premiers bombardements israéliens sur le Liban, avec son mari et leurs trois enfants, ils ont fui Bourj el-Brajné, dans la banlieue sud de Beyrouth. À pied. En pleine nuit.
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« Nous sommes venus à pied. Nous avons marché pendant presque trois heures, raconte Roudayna. J’avais mal à force de marcher. Les enfants ont aussi beaucoup souffert, en particulier ma fille autiste de sept ans. Nous sommes arrivés ici vers 1 h du matin. Nous tournions dans les rues, nous ne savions pas où aller. Des Soudanaises qui travaillaient ici nous ont parlé de cette église. »
Depuis de nombreuses années, la paroisse jésuite de Saint-Joseph, dans le quartier d’Achrafieh à Beyrouth, accueille à bras ouverts réfugiés et migrants. Messes, activités sociales, parties de cricket sur le parking de l’église… pour ces personnes déracinées, c’est devenu un espace de partage et d’échanges.
Des réfugiés du Soudan, d’Éthiopie, du Sri Lanka…
Lorsque la guerre a commencé, l’église s’est naturellement transformée en refuge pour leurs éviter d’errer dans les rues avec femmes et enfants. « Aujourd’hui, nous accueillons environ 200 travailleurs migrants alors que nous avons une capacité de 80 personnes. Ils viennent du Soudan, d’Éthiopie, du Sri Lanka et d’autres pays », explique Robert Gemayel, responsable de la communication de l’association Jesuit Refugee Shelter (JRS). Il y a beaucoup d’enfants, de femmes et d’adultes. Nous leur fournissons le logement, les matelas, la nourriture, l’eau, l’électricité, l’eau chaude et dès la semaine prochaine, nous prévoyons de lancer des programmes d’éducation et de santé mentale. »
Une aide psychologique d’autant plus précieuse que ces réfugiés ont très souvent fui la guerre dans leur propre pays. Comme Roudayna. Avec une douceur inouïe, la mère de famille évoque la « pression psychologique, matérielle et financière ». Le stress ne la quitte pas. Il ne lui a laissé aucun répit depuis son arrivée dans le pays. « Je suis venue au Liban pour rejoindre mon mari installé ici depuis 2009. Je ne suis pas venue pour travailler mais à cause de la situation au Soudan. Tout nous porte malheur. Là où l’on va, la guerre nous poursuit « .
Au Soudan, elle a été déclenchée par le coup d’État de 2019 qui a renversé le président Omar el-Béchir. Un gouvernement de transition mêlant civils et militaires est alors mis en place mais les rivalités entre deux factions militaires finissent par déclencher l’un des pires conflits au monde depuis 2023.
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« J’ai marché pendant deux jours jusqu’au Liban »
« Quand les problèmes ont commencé au Soudan, j’ai fui les bombardements. Je suis venue jusqu’en Syrie où je suis restée deux jours. J’ai marché pendant deux jours jusqu’au Liban, se souvient elle en précisant que son mari, opposant à l’ancien régime, ne pouvait rentrer la voir au pays. Je portais ma fille de huit ans. Quand je suis arrivée, je n’avais plus de chaussures ».
À la chute d’Omar al-Béchir, l’espoir de voir « les choses aller mieux » pousse Roudayna à rentrer au Soudan. « Quand les manifestations ont commencé, tout le monde s’attendait à ce qu’il y ait la guerre. Mon mari, qui devait nous rejoindre là-bas, m’a alors dit de revenir au Liban ».
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La trentenaire poursuit son récit. Sans misérabilisme aucun. « J’ai connu toutes les tragédies. Quand je suis arrivée ici, il y a eu le Covid. Puis, la première guerre. La deuxième guerre. Je n’ai pas de nouvelles de mes parents. Et puis il y eu la maladie de ma fille. C’est la chose qui me fait le plus souffrir aujourd’hui. Pour être scolarisée, il faut 5 000 dollars. Comment puis je les avoir ? soupire Roudayna. Toute notre vie a été difficile. Je souhaite que mes enfants en aient une meilleure que la nôtre « .
« La guerre s’est abattue sur eux »
La guerre. Encore et toujours. Ces réfugiés en connaissent tous le goût amer. « La plupart d’entre eux sont arrivés ici sans papiers en règle. Certains d’entre eux ont des passeports, d’autres non, précise Robert Gemayel. Certains sont passés par la Syrie de manière informelle. Et maintenant, la guerre s’est abattue sur eux. Ils ont donc dû se déplacer une nouvelle fois. Une troisième, quatrième fois. »
Anwar a fui le Darfour. Cette région, située à l’ouest du Soudan, a tout connu depuis les années 2000 : génocide, déplacements forcés, famine… Installé au Liban depuis 2019, il s’est sauvé avec sa femme et sa fille lors des frappes israéliennes dans le sud du pays. Épuisés par la marche jusqu’à Saïda, ils y ont abandonné le peu d’affaires qu’ils avaient emportées, et poursuivi leur route jusqu’à Beyrouth.
« J’avais sept ans quand la guerre a commencé au Darfour », dit-il timidement. Mais impossible d’en savoir plus. Anwar ne veut pas parler du Darfour. « Aujourd’hui, nous sommes désemparés. Nous ne comprenons pas ce qu’il se passe. Je suis étranger mais j’ai peur comme tout le monde ».
« Aujourd’hui, je suis coincée ici »
À l’extérieur de l’église Saint-Joseph, le parking est presque désert. La chaleur est étouffante en cette matinée du mois de mars. Seules quelques personnes sont dehors. Certaines discutent, d’autres s’affairent. Pour Ousmane, c’est l’heure du barbier. Installé sur une chaise en plein soleil, il se fait chouchouter par un autre réfugié. Originaire du Soudan, il est arrivé au pays du Cèdre en 2010.
« J’avais des amis au Liban. Ils m’ont dit de venir et aujourd’hui, je suis coincé ici, explique Ousmane alors que le sabot du rasoir s’active sur son crâne. Je ne peux pas retourner au Soudan car la guerre est pire qu’ici ».
Il y a deux jours, deux de ses amis soudanais ont été tués. Ousmane ne donnera pas plus de détails. Employé dans une station-service dans le sud du pays, il espère reprendre le travail au plus vite, mais il se sent en sécurité ici. « Dieu seul sait ce qui va se passer. On espère pour le mieux. »




