jeudi, janvier 1

« Je n’étais pas partante parce que je connais mon mari, son courage, sa force de travail et son dévouement. Je savais qu’il ne mettrait pas de limites. » En 2014, lorsque Patrick Becker s’est présenté pour la première fois à la mairie de Kuntzig, une commune de près de 1.500 habitants en Moselle, sa femme, Valérie, était réticente. Elle pressentait la suite.

Six ans à composer avec un mari dont les journées s’étirent de 6 heures à 22 heures, entre son métier d’inspecteur dans le domaine de la sécurité et son rôle de maire. Des soirées qui se terminent pour elle par un dîner et un coucher sans lui.

En 2020, Valérie cherche à dissuader Patrick de rempiler. « J’étais clairement en souffrance, je lui ai expliqué que pour moi, c’était trop ». Las. Le maire repart pour un tour. Les semaines suivantes, sa femme ne lui parle plus vraiment. Ensuite, la situation s’améliore, mais il y a tout de même cet aveu deux ans plus tard, raconté par Patrick: « elle m’a annoncé avoir pensé à divorcer. Je l’ai trahie en fait. Elle pensait m’avoir fait comprendre que je ne devais pas repartir. »

Une situation révélatrice du quotidien des proches d’édiles, directement touchés par les fonctions de ces derniers. Pour eux, « il y a des difficultés liées au caractère chronophage du mandat de politique. Les élus sont peu disponibles, dérangeables à tout moment, ils reçoivent souvent des appels le soir, le week-end, certaines fois on toque chez eux », explique Lucas Lam, doctorant en sociologie à Sciences Po Paris, qui rédige une thèse sur ce sujet.

« On se réveille mairie, on mange mairie et on dort mairie »

Jeanne Dayot, 26 ans, se souvient elle aussi que son quotiden a basculé, lorsque son père a pris les rênes de Mont-de-Marsan (Landes) en 2017.

Si le paternel, Charles Dayot, auparavant adjoint aux finances et cadre dans le secteur bancaire, était déjà très actif, son rythme s’est accéléré. « Ce n’était plus du cinq jours sur sept, mais du sept jours sur sept, 24 heures sur 24 », se remémore sa fille, troisième d’une fratrie de cinq enfants. « J’ai compris ce que c’était d’être maire quand mon père a très vite été appelé à 23h30 pour un incendie en ville. Le 31 décembre, il faisait des maraudes le soir et le tour de tous les services… En fait, cela va au-delà de la vie professionnelle. »

Loin d’être tenu à l’écart, l’entourage familial est pleinement embarqué dans l’aventure.

« On se réveille mairie, on mange mairie et on dort mairie: on en parle tout le temps… et on nous en parle tout le temps aussi », témoigne Jeanne Dayot.

À Kuntzig, Valérie Becker vit la même chose, peut-être même de façon plus intense. Au sein de son village, tout le monde se connaît et se parle. « L’adjoint passe devant chez nous, il s’arrête prendre un café. On discute de quoi? Eh bien de mairie! Je me promène avec mon mari après le boulot, on tombe sur quelqu’un, on parle encore de mairie! », rapporte cette assistante maternelle de 57 ans.

À de rares occasions, des administrés lui ont directement adressé leurs doléances. Une personne l’a « interpellée pour une hausse d’impôt ». Une autre est venue frapper à sa porte « parce qu’il pleuvait fort et qu’il avait de l’eau dans son garage ». L’intéressée essaye de ne pas se laisser déborder: « Maintenant je leur dis: il y a permanence tous les samedis matin, allez voir le premier concerné. »

Une position difficile à tenir. Car, dans ces petites communes, les proches de maires font parfois partie intégrante de la vie municipale en participant de façon bénévole pour certaines occasions. « Quand on fait un barbecue républicain, je remplis les assiettes, je vide les poubelles, je range les tables et les chaises comme les autres », dit Valérie Becker.

« Toutes les semaines, il y a une petite péripétie »

Au-delà d’aider l’élu sur des événements, l’entourage le supplée quelquefois sur le plan familial. Récemment, Pierre*, qui habite dans une petite commune du Val-d’Oise, est rentré précipitamment chez lui.

Travaillant à Paris, ce journaliste devait initialement dormir dans la capitale, mais l’une de ses deux enfants en bas âge a attrapé la bronchiolite. Impossible pour sa femme d’être là. En tant que maire, elle avait « une réunion avec l’intercommunalité tard le soir et devait rentrer vers 23h30 ».

Un fait loin d’être isolé. « Toutes les semaines, il y a une petite péripétie le soir, une réunion qui n’était pas prévue. Nous sommes obligés d’avoir une jeune fille au pair », poursuit Pierre. « Heureusement, nous avons à peu près les moyens pour le faire, mais c’est de l’ultra organisation. S’il y a un grain de sable dans le rouage, tout s’effondre. Il y a zéro place pour l’imprévu. »

Sa femme cherche à maintenir un équilibre. « Il y a un mois, la présidente de région se déplaçait dans le secteur dans lequel je suis élue. Sauf que c’était le jour de l’anniversaire de mon fils, donc j’ai dit non », sourit-elle.

« Une conflictualité se cumule à un sentiment de fierté énorme »

Pour trouver cette bonne mesure, les édiles sont aussi aidés par une famille souvent conciliante.

« Il y a une conflictualité qui se cumule à un sentiment de fierté très fort et un épanouissement lié au fait de pouvoir accompagner un élu durant des événements », souligne Lucas Lam.

Solal, lycéen de 17 ans, illustre surtout le deuxième point. Lui ne se plaint guère de l’emploi du temps de son père, à la fois médecin et maire de La Trinité, une ville des Alpes-Maritimes de quelque 10.000 habitants. Il se souvient surtout de sa joie lors de la victoire en 2020.

« J’étais très heureux qu’il soit élu. Il avait perdu en 2014, et même si j’étais tout petit à ce moment-là, je me rappelle de cette défaite, de ma mère qui pleurait. Le voir gagner m’a rendu fier. »

Solal décrit un enthousiasme collectif: sa mère envoyant des messages depuis les bureaux de vote, sa tante arrivant au domicile familial pour annoncer la bonne nouvelle, « la fête » qui a suivi…

L’adolescent considère que le fait d’être fils du maire est « presque une chance ». Aller au « loto des quartiers », au « clos de boule », ou aux « commémorations » avec son père lui a permis d’apprendre à « être proche des gens, à s’intéresser à eux ».

Chez les Dayot, à Mont-de-Marsan, Jeanne est plus nuancée. « Le premier sentiment est une fierté énorme, on se dit: mon père est maire, c’est quand même fou! Ensuite, au mandat suivant, on sait ce que ces fonctions impliquent, donc il y a aussi un peu d’appréhension. »

Face au rythme effréné des maires, il faut déterminer si le fait de se présenter une nouvelle fois est judicieux. « Ce sont des sujets de discussion à la maison. On en parle tous ensemble, c’est une décision familiale. Évidemment, cela vient d’un sentiment personnel, une conviction et une envie, mais il y a tellement d’impact sur nous derrière… », indique encore Jeanne Dayot.

Pour le couple Becker, en Moselle, l’affaire ne tournera pas au conflit aux municipales 2026. Patrick, 60 ans, se représentera en mars, mais il sera à la retraite deux mois plus tard. Parfois, la vie est bien faite.

*Ce prénom a été modifié.

Article original publié sur BFMTV.com

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