jeudi, mars 12

  • En lice pour l’Oscar du meilleur acteur dimanche, Timothée Chalamet a longtemps fait la course en tête.
  • Au fil des semaines, la cote de la star de « Marty Supreme » a inexorablement fondu auprès des parieurs.
  • Retour sur les différentes étapes d’une campagne victorieuse qui vire au cauchemar numérique.

Le scénario semblait écrit d’avance. En remportant le 11 janvier dernier le Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie pour sa performance électrique dans Marty Supreme, Timothée Chalamet devenait d’office le favori dans la course à l’Oscar, les bookmakers lui donnant jusqu’à 80% de chances de succéder à Adrien Brody au palmarès et de devenir le plus jeune lauréat de l’Histoire. Cette belle certitude s’est brisée au fil des semaines, avec son lot de boules puantes digne des pires campagnes électorales. La dernière en date ? La polémique liée à des propos jugés méprisants sur l’opéra et la danse classique. Même si l’affaire a explosé après la clôture des votes, elle donne le sentiment que quelque chose a déraillé dans son plan presque trop parfait…

Tout commence le 17 novembre dernier lorsque Timothée Chalamet « pitche » aux collaborateurs du studio A24 une idée de génie lors d’une vraie-fausse conférence zoom pour préparer la sortie de Marty Supreme, vrai-faux biopic d’un champion de tennis de table ambitieux dans l’Amérique des années 1950. « Nous devons être volontaires, implacables et agressifs ! Il faut que ce soit l’un des plus grands événements de l’année sur la planète ! », lance-t-il avant de proposer son idée de génie : s’inspirer du rose de Barbie à l’été 2023 et faire du orange, les balles de ping-pong de son personnage dans le film, la couleur incontournable de l’hiver 2025.

Du jour au lendemain, l’équipe marketing de Marty Supreme fait voler un dirigeable au-dessus des lettres d’Hollywood. La vedette grimpe sur le toit de la Sphère, la salle de spectacle high-tech de Las Vegas, et lance une collection de fringues dont il offre des exemplaires à des sportifs qui deviennent les ambassadeurs presque malgré eux, de l’ancien footballeur américain Tom Brady au basketteur Victor Wembanyama en passant par le pilote de F1 Charles Leclerc et le Ballon d’or du PSG Ousmane Dembélé. À l’avant-première du film à Los Angeles, le 9 décembre, c’est en tenues assorties que l’acteur et sa compagne, l’influenceuse Kylie Jenner, débarquent sous les flashes des photographes.

Le 8 décembre 2025, les amoureux assistent à la première de « Marty Supreme » dans des tenues orange assorties. – AFP

Omniprésent sur les plateaux de télé, incontournable sur les réseaux sociaux, Timothée Chalamet a réussi son coup. Renforcé par une critique enthousiaste, Marty Supreme réalise un démarrage inédit pour A24 au box-office. Avec près de 100 millions de dollars de recettes aux États-Unis, c’est un record pour le studio qui a décroché l’Oscar avec Everything Everywhere All At Once en 2023. Et la promesse d’une nouvelle pluie de trophées ? Après le sacre de sa vedette aux Golden Globes, le film reçoit neuf nominations aux Oscars le 22 janvier. Sinners et Une bataille après l’autre sont loin devant et semblent devoir se disputer le trophée du meilleur film. Mais à l’époque, tout le monde reste encore persuadé que Timothée Chalamet recevra celui du meilleur acteur.

Une manœuvre d’un concurrent ?

Une première « anicroche » survient quelques jours plus tard, avec la parution dans le tabloïd Page Six d’une enquête révélant les dessous de la fin de la collaboration entre Josh Safdie et son frère Benny. Après avoir tourné six films en dix ans, le duo s’était séparé sans faire de bruit au printemps 2022 pour vaquer à des projets personnels. Quatre ans plus tard, des « sources bien informées » évoquent un incident impliquant une mineure et un ancien détenu sur le tournage de Good Times, en 2017. La responsabilité des uns et des autres n’est pas très claire. Mais l’affaire pousse Josh Safdie à s’éloigner des micros, laissant le soin à sa vedette d’assurer la suite de la promo de Marty Supreme. S’agirait-il d’une manœuvre d’un concurrent dans la course aux Oscars ?

On se rappelle qu’au même stade, l’an dernier, la moisson de récompenses d’Emilia Pérez avait été entachée par de vieux tweets racistes de sa vedette, Karla Sofía Gascón, exhumés comme par magie alors qu’elle briguait le trophée de la meilleure actrice en une du Hollywood Reporter. Le scandale allait anéantir ses chances et sans doute faire perdre le trophée du meilleur film international à Jacques Audiard. À un degré moindre, le réalisateur Brady Corbet avait été subitement montré du doigt pour avoir utilisé un logiciel d’IA afin de corriger l’accent hongrois d’Adrien Brody dans The Brutalist. Ce qui n’avait pas empêché l’acteur de décrocher l’Oscar.

Timothée Chalamet aux Baftas, à Londres, le 22 février 2026.
Timothée Chalamet aux Baftas, à Londres, le 22 février 2026. – Getty Images via AFP

Pour Timothée Chalamet, le vent a commencé à tourner le 22 février dernier, lors de la cérémonie des Baftas, les trophées du cinéma britannique. Non seulement l’acteur est battu par Robert Aramayo, la vedette locale de I Swear, mais son film rentre bredouille, malgré 11 nominations. Sur les réseaux, ses détracteurs se gaussent de sa mine défaite, sa girlfriend à ses côtés. Le 1ᵉʳ mars, nouveau revers lors des Actor Awards, les trophées remis par le syndicat des acteurs. Cette fois, c’est Michael B. Jordan, la star de Sinners qui est distingué par ses pairs, et devient le nouveau favori des parieurs dans la dernière ligne droite. Comme son personnage, l’interprète de Marty Supreme serait-il puni pour avoir affiché haut et fort ses ambitions ?

Il a perdu 177.629 abonnés sur Instagram

Une chose est sûre : à l’inverse de ses concurrents, Timothée Chalamet s’est exposé jusqu’au bout. Le 22 février, CNN publie un entretien sans coupe de plus d’une heure au cours duquel il échange avec Matthew McConaughey et les élèves de l’université d’Austin où son partenaire dans Interstellar donne des cours de communication. Passionné par son métier, il explique vouloir se battre pour un cinéma populaire de qualité face aux diktats des plateformes. « Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, ou des trucs où c’est genre ‘Hé, il faut garder ça en vie’, même si personne ne s’en soucie plus. Tout le respect aux gens du ballet et de l’opéra… J’ai juste perdu 14 cents d’audience », ironise-t-il.

Sortie de son contexte, la séquence est devenue virale le 5 mars dernier, suscitant la colère de nombreux artistes dans l’univers de la danse et de l’opéra. Surfant sur la polémique, l’Opéra de Vienne, l’Opéra national de Norvège, l’English National Ballet de Londres ou encore le Metropolitan Opera de New York vont interpeller l’acteur tandis que dans la presse, certains éditorialistes dénoncent son arrogance, d’autres au contraire défendant son constat. À défaut de lui faire perdre l’Oscar, puisque le vote était déjà clos, l’affaire lui a coûté 177.629 abonnés sur Instagram en six jours, soit la valeur de 1.674 dollars par post, révèle une étude de l’agence QR Code Generator.

En promo au Japon et en Chine ces dernières heures, Timothée Chalamet n’a pas encore réagi à la déferlante. Dimanche soir, tous les regards seront braqués sur lui lorsqu’il foulera le tapis rouge du Dolby Theatre au bras de Kylie Jenner. On peut déjà être sûr que l’humoriste Conan O’Brien l’épinglera durant son discours d’ouverture. Et que la réaction du jeune acteur, qu’il gagne ou qu’il perde, fera chauffer les réseaux sociaux comme jamais.

Jérôme VERMELIN

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