Théâtre : « La Ronde », un manège social à la dérive

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Il suffit parfois d’une image pour que vive un spectacle. Dans La Ronde, d’Arthur Schnitzler, créée par Arthur Nauzyciel au Théâtre national de Prague, avant de venir à Rennes, cette image, c’est celle d’un tram dans la nuit. Il s’avance, du fond du plateau, dans un brouillard froid troué par une grosse lampe ronde à l’avant de la machine. A l’intérieur, il n’y a pas de passagers sur des sièges, mais des passants dans une cage d’escalier. Des hommes et des femmes, pressés par on ne sait quel désir, hâtés par on ne sait quelle peur. Des contrebandiers, en somme, en chemin vers ce qui mobilise leur corps et leur esprit : faire l’amour.

Ces personnages sont scandaleux. Ils ont d’ailleurs causé un scandale de tous les diables au début du XIXe siècle. Parue pour la première fois en 1900, La Ronde n’a été créée qu’en 1921 à Berlin, où elle a été attaquée en justice pour trouble à l’ordre public, tant les réactions dans la salle étaient violentes. Mais derrière se glissait le poison de l’antisémitisme. Arthur Schnitzler était juif. Il a répondu aux attaques en interdisant que sa pièce soit jouée jusqu’à sa mort, en 1931, à 69 ans.

Viennois, médecin, grand bourgeois, Arthur Schnitzler n’a jamais aussi bien, dans son œuvre, dressé le tableau mortifère de la fin de siècle de l’Autriche que dans La Ronde. La pièce s’ouvre avec la rencontre d’une fille et d’un soldat, qui font l’amour dans les taillis des faubourgs. Elle se poursuit avec la rencontre du soldat avec une femme de chambre, que l’on retrouve avec un jeune monsieur, que l’on retrouve avec une jeune femme mariée, que l’on retrouve… Oui, il s’agit bien d’une ronde, entre dix personnages qui se rencontrent ou se retrouvent, font l’amour et se quittent.

Mélancolie insidieuse

La pièce commence avec un « bonjour, mon ange », et se clôt avec un « bonjour ». L’ange pourrait être celui de l’amour. Rêvé peut-être, mais disparu, envolé dans la poursuite de la jouissance qui aspire les corps les uns contre les autres, les uns dans les autres, toujours pressés, inquiets d’arriver à leur fin, chavirés d’avoir osé, dégrisés aussitôt après. « Une fois passé, eh bien, c’est passé », dit un des personnages. Restent la gueule de bois, le retour à l’ordre social le temps d’une saillie transgressé, et une mélancolie insidieuse comme une mort qui rôde.

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C’est ce dernier point que la mise en scène d’Arthur Nauzyciel met en avant. Quand le Théâtre national de Prague lui a proposé de signer une mise en scène, le directeur du Théâtre national de Bretagne, à Rennes, a pensé à La Ronde, qui le renvoie à ce que nous avons traversé avec la pandémie. Rassurez-vous, rien n’est explicatif dans son spectacle. Mais sa Ronde sait capter l’air du temps. Elle nous met sur la voie de l’inconscient – Schnitzler était contemporain de Freud, qui l’a évité longtemps, « de crainte de rencontrer [son] double ». L’ambiance expressionniste, la gestuelle syncopée de l’acte sexuel orchestrée par Phia Ménard, le jeu impeccablement distancé des comédiens tchèques, tout concorde à nous montrer un manège social à la dérive, malade de sa propre vacuité.

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