« Souvenirs des montagnes au loin » : le beau spleen stambouliote d’Orhan Pamuk

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« Souvenirs des montagnes au loin. Carnets dessinés » (Uzak Daglar ve Hatirlar), d’Orhan Pamuk, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Gallimard, 396 p., 39,50 €.

L’écrivain turc Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature 2006, ne sort jamais de chez lui sans un carnet en poche. Pour prendre des notes, mais pas seulement. Pendant longtemps, enfant puis adolescent, il a voulu se consacrer à la peinture. Son père l’y encourageait. Mais il choisit finalement l’écriture, craignant de n’être qu’un médiocre rapin. Il pensait que l’écrivain avait tué le peintre en lui. Or, voilà qu’un jour de 2008, alors qu’il passait, à Harvard (Massachusetts), devant un magasin de couleurs, l’artiste ressuscita soudain. Il se jeta sur les pinceaux, les feutres, les peintures. Depuis lors, il en use sans arrêt, couvrant ses carnets d’une écriture serrée qui s’éclaire de magnifiques dessins de plantes et d’oiseaux : c’est une sélection des plus belles pages de ses carnets dessinés que publie aujourd’hui Gallimard dans Souvenirs des montagnes au loin. Carnets dessinés.

Parcours émotionnel

Reproduits en fac-similé, les passages choisis sont classés par thématiques, afin de créer un parcours émotionnel s’achevant sur des dessins à la chinoise des reliefs qui donnent leur titre au livre. « Comme un montage de film », y explique l’auteur, fasciné depuis toujours par l’écriture du cinéma en ce qu’elle lie les mots et l’image, ainsi que par le poète romantique William Blake (1757-1827), qu’il considère comme « le plus grand des écrivains du dessin ». S’il évoque ses voyages en Russie, en Bosnie, en Inde ou en Italie, et ses longs séjours outre-Atlantique quand il enseignait à l’université Columbia, à New York, Orhan Pamuk ne cesse de parler d’Istanbul et de dessiner le Bosphore, qu’il voit depuis chez lui sur les hauteurs de Cihangir, le quartier de son enfance.

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« Cette vue me fait tout oublier, je me transforme aussitôt en quelqu’un d’autre : quand on contemple ce paysage, n’importe quel beau paysage en général, c’est notre vraie place dans l’univers qui nous apparaît. Désir d’être comme le paysage, ample, paisible, beau », écrit Orhan Pamuk dans un carnet de 2009. « Dans un lieu en hauteur, la vue dégagée, rien autour, je suis en sécurité », note-t-il, évoquant la solitude qu’entraîne la vie sous escorte policière après les menaces reçues de la part d’ultranationalistes turcs.

Extrait des « carnets dessinés » d’Orhan Pamuk.

Croquis après croquis, l’écrivain reproduit ce qu’il voit de son balcon, comptant les bateaux qui montent vers la mer Noire ou descendent vers celle de Marmara, puis vers la Méditerranée. Le Bosphore est une autoroute maritime en pleine ville. Il le montre tour à tour dans la lumière rouge des aurores, zébrée par la pluie, noyée par la neige. Sous son stylo, chacun des bateaux prend vie, remorqueurs poussifs, ferrys, cargos ou pétroliers.

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