Reprises : dans « Tatouage » et « L’Ange rouge », la violente subversion de Yasuzo Masumura

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Le cinéma japonais est un continent encore largement inexploré. Yasuzo Masumura (1924-1986) a réalisé près de soixante films. Très peu connurent les honneurs d’une distribution en salle en France, si ce n’est, pour certains (La Chatte japonaise, 1967), celle du circuit spécialisé dans le cinéma érotique dans les années 1960. Certes, une rétrospective à la Cinémathèque française en 2007 et le travail d’éditeurs vidéo avisés ont rendu moins inaccessibles quelques-uns des titres du cinéaste. Masumura occupe une place particulière dans l’histoire du cinéma nippon. Légèrement plus âgé que les jeunes chiens fous de la Nouvelle Vague japonaise en quête d’indépendance (Nagisa Oshima, Shohei Imamura, Masahiro Shinoda, Yoshishige Yoshida) et, contrairement à eux, il a toujours été attaché à un grand studio de production.

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La brûlante radicalité de sa filmographie, où films de commande et films personnels cohabitent sans qu’il soit toujours facile de les distinguer, n’en est que plus remarquable. Car c’est au cœur même du système industriel qu’il a pu livrer une œuvre d’une violente subversion. La société The Jokers a eu la bonne idée de ressortir en salle deux de ses plus beaux films, le cruel Tatouage et l’hallucinant L’Ange rouge, tous deux tournés en 1966.

Ayako Wakao tient le rôle féminin principal dans les deux titres. On trouve d’ailleurs l’actrice au générique de nombreux films de celui qui en fit, littéralement, plus que sa muse, son médium. Les personnages qu’elle incarne sont pour la plupart des femmes confrontées à une expérience des limites, tentant d’affirmer leur souveraineté dans un monde soumis à une implacable loi patriarcale.

Spirale de vengeance

Tatouage est adapté d’une nouvelle de Jun’ichiro Tanizaki. Ayako Wakao y est Otsuya, une femme en quête d’émancipation (elle s’enfuit du foyer familial avec le commis de son père, riche bourgeois). En chemin, elle est enlevée et vendue à une maison de geishas. Son souteneur lui fait tatouer de force l’image d’une araignée sur le dos. Dès lors, la jeune femme va plonger dans une implacable spirale de vengeance, utilisant son naïf soupirant pour perpétrer divers meurtres.

« L’honnêteté ne paie pas », constatera-t-elle pour justifier son obsession nihiliste. Le tatoueur qui l’a marquée à vie devient le spectateur, impuissant et rongé de remords, de ses méfaits, convaincu qu’elle n’est plus que le jouet d’une malédiction de l’arachnide tatoué, pur principe du Mal. Les viols et les meurtres nauséeux se succèdent, mêlées chaotiques se déployant sur la surface d’un écran large, réceptacle esthétique, magistralement utilisé, de toutes les turpitudes d’un monde où la femme n’est plus que l’objet d’une concupiscence largement partagée, à vendre au plus offrant ou à céder au plus fort.

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