Podcast. Charline Vanhoenacker : « La lecture est un plongeoir vers une autre temporalité »

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« Faire rire, c’est faire oublier.  » Si on écoute Victor Hugo, il y a de quoi considérer Charline Vanhoenacker comme une sacrée distributrice d’oubli. Mais n’est-ce pas l’oubli, les amnésies des politiques ou leurs contradictions qui nourrissent sa verve ? Dans son travail à la radio ou à la télé, elle tient à concilier la rigueur journalistique et l’humour, à mettre de l’humeur dans l’actualité avec « une épée en mousse dans la main pour chatouiller les orteils des puissants », comme elle s’en amuse. Un rappel salutaire des vertus de l’humour qu’on retrouve dans l’ouvrage Aux vannes, citoyens ! Petit essai d’humour politique (Denoël, 160 p., 16 €). Une manière de documenter avec ironie l’écriture du rire.

Après une saison 1 enregistrée en 2021, Charline Vanhoenacker est l’invitée de la saison 2 du podcast « Keskili » du Monde des livres réalisé en partenariat avec le Salon du livre du Mans « Faites lire ! ». Au micro de la journaliste Judith Chetrit, elle se confie sur son goût de la lecture et de la littérature.

Que recherchez-vous en lisant ?

Je cherche une lecture alternative du monde de soi et des autres. Je cherche à m’évader, je cherche à comprendre. Je trouve que souvent, les écrivains sont des êtres extrêmement sensibles qui commencent à écrire, sans doute, quand ils ont accumulé une forme d’expérience dont je me nourris. En lisant, je me nourris aussi de leur vision du monde et de soi.

Votre premier souvenir de lecture ?

Le premier livre que j’ai eu en main, c’était Les Lettres de mon moulin, d’Alphonse Daudet. J’en ai le souvenir comme d’une révélation. Mes parents m’avaient laissée pour le week-end chez mes grands-parents, ce qui arrivait très rarement. Je suis fille unique, j’y étais donc seule, j’avais un peu peur de m’ennuyer mais je me suis retrouvée avec Les Lettres de mon moulin. Je me vois encore dans le fauteuil chez mes grands-parents, le même fauteuil qu’il y a encore aujourd’hui chez ma grand-mère, qui a maintenant 100 ans et demi, dans la même maison. Je me revois gamine, je suis très petite, je lis ce livre, je ne le lâche pas et le week-end passe à fond de balle. J’ai même gardé le souvenir des images qui défilaient dans ma tête pendant que je lisais. Je vois un petit lapin détaler avec son petit cul tout blanc et son pompon.Il part dans la garrigue en tournant le dos au moulin d’Alphonse Daudet. C’est là, je pense, que j’ai découvert la lecture comme un accélérateur du temps présent, un plongeoir vers une autre temporalité et dans la fiction. C’est comme si j’étais rentrée dans le livre, que j’avais plongé dedans.

La lecture d’Alphonse Daudet a été un déclic pour lire davantage de votre côté ?

Après ça, je n’ai plus de souvenirs précis mais je pense que ça m’a forcément amenée à lire d’autres choses. Mes parents sont professeurs de lettres, ils ont une grande bibliothèque où les classiques sont même en double. Ils possèdent une grande collection de vieux livres de poche, avec des couvertures hyper bariolées, hyper travaillées. J’y ai souvent pioché des livres et je le fais d’ailleurs toujours. Et puis il y a eu une période dans ma vie où j’ai un peu abandonné les livres. Après quoi, je suis revenue vers eux, parce que j’ai étudié les lettres à l’université. Et je les ai délaissés, et puis j’y suis revenue… Les livres et moi, c’est une grande histoire d’allers-retours. Mais depuis quelques années, je pense que ça y est : je ne peux plus m’en passer.

Vous aimez offrir des livres ?

J’adore. J’offre beaucoup un livre de Mario Vargas Llosa qui s’appelle Le Paradis – Un peu plus loin, que j’ai adoré par-dessus tout. C’est l’histoire de Flora Tristan, la première féministe et ouvriériste. Elle était la grand-mère de Paul Gauguin. D’un chapitre à l’autre, on passe de cette femme à Gauguin, et il est assez troublant de lire les deux portraits en parallèle quand on sait quel a été le rapport du peintre aux femmes, et même aux très jeunes femmes. Ce livre est arrivé dans mes mains par un hasard absolument fabuleux, et c’est ce que je trouve magique dans les livres qu’on se transmet : il y a des années, Benjamin Riquet, le réalisateur de notre émission sur France Inter, était parti en Thaïlande et s’était retrouvé à court de bouquins. Il logeait dans une maison d’hôte où il y avait ce livre abandonné. Il l’a trouvé fabuleux et puis, il me l’a conseillé.

Y a-t-il un livre dont vous voudriez être l’héroïne ?

Un Martine fait de la radio ou un Oui oui fait de la radio ? C’est en tout cas une question difficile car aujourd’hui, il y a davantage d’héroïnes dans les romans. Mais c’est vrai que toutes les femmes ont ce problème d’identification à des femmes qui soient des modèles.

Vous préférez des livres qui font rire, ou les livres qui vous font pleurer ?

Je ne pense pas avoir déjà pleuré devant un livre. C’est comme si j’arrivais à garder de la distance par rapport au récit. Rire, ça m’est déjà arrivé par contre. La dernière fois, c’était avec un livre d’Adeline Dieudonné, Kérozène. C’est vendu comme un roman, mais en réalité, c’est une série de nouvelles. Il y en a une, notamment, où elle parle d’un couple qui vient de se rencontrer. La jeune femme va pour la première fois chez ses beaux-parents pour dîner, ils sont gynécologues et l’obligent à passer d’abord un examen gynécologique ! J’ai vraiment éclaté de rire. Mais ce n’est pas forcément ce que je cherche dans les livres, ni pleurer, ni être émue. Ça me paraît deux extrêmes vers lesquels je ne veux pas forcément aller.

Pierre Desproges fait-il partie des relecteurs que vous aimeriez avoir pour vos chroniques ?

Je pense qu’il serait féroce, et moi je me trouverais nulle s’il me relisait ! Et puis le temps s’est écoulé entre sa manière d’écrire et les humoristes aujourd’hui. Il y a un trou béant entre lui et nous, et ça n’aurait pas de sens de comparer l’humour qu’on pratique maintenant au sien. Aujourd’hui, dans le rire politique, il y a tellement de personnification, et la société est tellement morcelée, il y a tellement de chapelles, de gens que l’on cible précisément… Desproges, comme Coluche, s’adressait à une élite en général : c’était le peuple ou le citoyen versus l’élite.

Le rire politique aurait perdu une part de son universalisme ?

L’universalisme, on peut le trouver ailleurs. On s’attaque aujourd’hui de façon globale au patriarcat. Il y a à la fois un féminisme et un universalisme. On s’attaque de manière globale au pouvoir d’argent. Il est toujours là, mais le pouvoir politique, l’humour est un miroir de la société. Donc, si la politique perd une forme d’universalisme, son miroir, qui est notamment l’humour, le perd aussi. C’est normal.

L’universalisme dans la lecture, vous le cherchez ?

Je ne le cherche pas absolument, mais quand il affleure, il nous fait prendre conscience qu’on appartient à la communauté des hommes et c’est toujours bien agréable. C’est quelque chose que je retrouve par exemple dans les écrits de Claire Marin, qui sont plutôt des essais philosophiques. Elle a publié il y a un an Etre à sa place, où elle explique qu’on est souvent soit déplacé si on est réfugié, soit on a subi une rupture dans sa vie professionnelle ou dans sa vie privée, etc., ou bien il faut vivre avec une disparition, et alors il faut se trouver une autre place. C’est un universalisme, et Etre à sa place fait partie des livres qui aident à vivre, comme tous ceux qui vous rappellent que ce que vous vivez. Vous êtes loin d’être le ou la seule à le vivre. Et c’est là où on revient aux écrivains, aux romanciers, à l’expérience sensible qui nous rappelle la fragilité de l’homme dans le monde et qu’on est tous logés à la même enseigne.

Un écrivain ou une écrivaine que vous voudriez avoir lu avant de mourir ?

Je n’ai toujours pas lu Proust, mais ma réponse ne peut pas se résumer à un seul auteur ! C’est immense et vertigineux, comme question. C’est horizontal dans le cadre d’un Salon du livre où rien qu’à voir le nombre d’auteurs qui signent et le nombre de bouquins qui sont disponibles, là toute de suite, on a le vertige. Et si maintenant on prend un sens vertical, qu’on recule vers le passé, on peut aller jusqu’à Aristophane !

Un livre récent que vous aimeriez lire ?

Je trépigne de lire Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli. Comme je présente une émission de radio où je reçois beaucoup d’auteurs, mon année est généralement rythmée par leurs livres et j’ai beaucoup de chance parce que j’ai reçu récemment Alain Mabanckou, que j’adore. Et Sonia Devillers pour Les Exportés. C’est son histoire familiale, un récit où elle révèle ce que quelques historiens savaient, bien sûr, mais que le grand public ignorait : des Juifs ont été échangés contre des porcs en Roumanie. Il y a un passage au tout début du livre où, dans un seul paragraphe, elle résume toute la vie de ses grands-parents, celle de ses parents et la sienne. Ça montre à quel point l’histoire et la politique bouleversent nos vies à travers des générations. Les mots permettent de résumer tout ça, et je découvre que Sonia Devillers, qui est ma voisine de bureau à France Inter, est une écrivaine !

Est-ce que, dans les livres que vous lisez, l’appartenance à une nation, l’identité, est un fil conducteur ?

Je ne crois pas. C’est peut-être parce que je suis belge, mais l’identité n’est pas quelque chose qui me travaille. Je sais que c’est une obsession française. Et je comprends que ça puisse être une obsession pour beaucoup de gens, pour beaucoup d’écrivains. J’imagine que Les Exportés résonne chez beaucoup de gens qui ont quitté l’Algérie, par exemple. Ce qui me fascine dans le livre de Sonia Devillers, c’est la façon dont se mêlent l’intime, la faille intérieure dont elle parle, et le comparatif avec le rideau de fer. C’est-à-dire l’intime, le micro, ce qu’on a en soi d’une part, et le macro, le monde, la résonance avec le monde d’autre part. Chez Claire Marin, il est question aussi de politique et d’intime : comment est-ce que le monde qui nous entoure nous façonne ? Je n’ai pas toujours l’impression de chercher les choses dans un livre. J’aime bien me laisser surprendre, mais si je devais y chercher quelque chose, ce serait ce lien entre l’intime et le politique.

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Avez-vous le souvenir d’avoir été déçue par un livre, ou par un écrivain ?

Ça m’arrive dans d’autres domaines, mais je m’arrange toujours pour inviter des auteurs dont on a aimé les livres – avec Juliette Arnaud ou Clara Dupont-Monod qui font les chroniques littéraires. Et j’ai l’impression que dans la littérature, il y a quelque chose qui ment moins, c’est moins l’empire du fake. Parmi les grands auteurs qui m’ont causé des désillusions, je me souviens de Nabokov. Je me disais voilà un auteur majeur, beaucoup autour de moi sont fascinés par Lolita. Mais non, je n’y arrive pas. Et c’est une grande déception de se dire qu’il y a un livre qui nous attend, un chef-d’œuvre dont tout le monde parle, donc on va forcément, en l’ouvrant, passer des heures et des heures d’énormes kif. Et puis peiner à entrer dedans, le finir et se dire « bof ».

Qu’est-ce qui vous en a freinée ?

C’est quelque chose que je ne parviens pas à identifier. Pourquoi est-ce qu’on n’arrive pas à rentrer dans un roman ? Parfois, on sait : les personnages ne vous ont pas pris par la main, ils ne vous ont pas emmenés dans leur histoire. Lolita, ce n’est pas du fait de l’écrivain, puisque tout le monde est fasciné par ce livre et que c’est un chef-d’œuvre qui traverse les époques. Peut-être que je l’ai lu trop jeune, dans un moment où je n’étais pas réceptive à cette histoire.

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« Keskili » est un podcast du Monde, réalisé en partenariat avec le Salon du livre du Mans « Faites Lire !  » et animé par la journaliste Judith Chetrit. Suivi éditorial : Joséfa Lopez. Captation et réalisation : Eyeshot. Transcript : Caroline Andrieu. Identité graphique : Mélina Zerbib, Yves Rospert. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine.

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