« Performance » : Simon Liberati tel une pierre qui roule

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« Performance », de Simon Liberati, Grasset, 252 p., 20 €, numérique 15 €.

Simon Liberati a son monde et ses mythologies, qu’il décline de livre en livre à travers de multiples variations, avec la nonchalance parfois un peu poseuse d’un dandy à qui il arrive d’agacer. Des coulisses ­noires de la légende hollywoodienne, dans Jayne Mansfield 1967 (Grasset, 2011), ou du Los Angeles fou furieux de Charles Manson, dans California Girls (Grasset, 2016), jusqu’au journal d’un gentleman-farmer suicidaire en pleine tentative de « rehab » (Liberty, Séguier, 2021), ­l’écrivain promène sa plume maniaque et souple dans des parages hyperréférencés, qui toujours se ressemblent et se renouvellent pourtant.

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C’est le cas pour Performance, où l’on se retrouve d’emblée en territoire connu, tout en découvrant une perspective originale : voici en effet Liberati aux prises avec le genre explicite, ici tout teinté d’ironie, de l’autoportrait romanesque. Car c’est bien lui, à peine vieilli, ce personnage d’écrivain septuagénaire, partagé entre sa campagne et Paris, à la merci des dettes et des désirs, à qui l’on commande le scénario d’une série documentaire sur les Rolling Stones entre 1967 et 1969, de leur arrestation pour détention de stupéfiants à la mort du guitariste Brian Jones. Connaisseur expert de cette période, notre homme rêve son film comme il fait ses livres, avec une obsession quelque peu bavarde mais toujours précise du détail et une drôlerie détachée souvent irrésistible.

Une histoire d’amour plus traditionnelle qu’il n’y paraît

Il faut dire que Liberati ne se ménage guère, même s’il ne se déteste pas : il y a forcément de la coquetterie dans cette manière de bouger sa silhouette au cœur d’un présent qui n’est plus tout à fait le sien, celui de jeunes producteurs bobos à demi incultes, où la classification normative des rapports amoureux gêne les élans les plus simples. Cet ­aspect du livre est particulièrement intéressant, qui décrit une histoire d’amour plus traditionnelle qu’il n’y paraît, en ­définitive, entre un homme de 70 ans et une femme, Esther, qui n’en a pas 25… Peu importe, alors, que cela corresponde à la situation réelle de l’auteur : on éludera ici les questionnements traditionnels sur l’autofiction, pour retenir quelque chose de plus subtil et de plus sensible, peut-être, dans les rapports que décrit Liberati entre ses personnages, où se niche bien plus de tendresse que de misogynie.

C’est un sentimental que ce cynique, en effet, qui sous ses airs désinvoltes prend excessivement au sérieux l’exercice de la littérature. Par une sorte d’étrange mouvement de vases communicants, l’écriture lui permet ainsi d’envi­sager une forme très personnelle de rédemption : l’histoire des Rolling Stones et celle, singulièrement, de Brian ­Jones deviennent la sienne dans une sorte d’infusion réciproque qui fait tout le charme du roman. « Etait-ce l’écrivain en moi, se demande-t-il, qui saisissait l’occasion de réactiver l’indispensable et introuvable pureté dont j’avais besoin pour écrire sur les Rolling Stones ? Sûrement, mais c’était aussi l’homme qui venait de redécouvrir une grâce de son caractère, que des années de bamboches et de liaisons égoïstes, passionnelles ou intéressées, avaient obscurcie. » Empruntant son titre à un film culte de Donald Cammell et Nicolas Roeg avec Mick Jagger et Anita Pallenberg (1970), Performance nous conduit de la sorte, l’air de rien, à son rythme bizarre, diablement efficace, vers la lumière.

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