« Nostalgie », de Thomas Dodman : une maladie mortelle devenue bénigne

0
30

« Nostalgie. Histoire d’une émotion mortelle » (What Nostalgia Was. War, Empire and the Time of a Deadly Emotion), de Thomas Dodman, traduit de l’anglais par Johanna Blayac, Alexandre Pateau et Marc Saint-Upéry, Seuil, « L’univers historique », 320 p., 23,50 € (en librairie le 30 septembre).

Dans Nostalgie, livre ­passionnant et admirablement écrit, Thomas Dodman, historien franco-britannique enseignant à l’université Columbia (New York), montre une chose étonnante : ce sentiment que nous connaissons tous, en regardant une vieille photo d’enfance ou en tombant sur un tube disco de notre jeunesse, fut une pathologie tout à fait marquée historiquement. Au point d’avoir une date de naissance, une définition aux termes précis, puis une évolution, tout aussi historique, qui l’a conduite jusqu’à nous en en transformant la nature.

C’est un jeune thésard en médecine alsacien de 19 ans, Johannes Hofer, qui « trouve » cette pathologie en 1688, la nomme du grec nostos (« retour au foyer ») et ­algos (« douleur »), et publie à Mulhouse son premier traité, Dissertatio medica de nostalgia. Le contexte est important. Le sud de l’Alsace est, à la fin du XVIIe siècle, une enclave protestante indépendante convoitée par ses puissants voisins. Grâce à une alliance avec les cantons helvétiques, l’indépendance est maintenue : des troupes suisses campent à Mulhouse. Ce sont de redoutables soldats, mais ils ont leur faiblesse. Parfois, désemparés, affaiblis, ils sont accablés d’un mal mystérieux. Certains en meurent. C’est précisément cette Schweizer­krankheit, ce « mal suisse », qu’étudie Hofer et qu’il nomme de ce néologisme à succès, « nostalgie ». Un terrible mal du pays.

Lire aussi (2020) : Article réservé à nos abonnés Thomas Dodman : « Les populismes montrent toute l’emprise d’une politique de la nostalgie »

Une première évolution, notable, élargit la pathologie à l’ensemble des militaires en garnison loin de chez eux. Cette sorte de maladie professionnelle suit ainsi les armées qui parcourent l’Europe. La mortalité nostalgique est parfois effrayante : des milliers de morts sous les drapeaux lors de l’occupation de l’Allemagne par la Grande Armée napoléonienne, d’aussi nombreux militaires disparus avec la guerre de Sécession, sans parler des 18 000 conscrits soudanais qui auraient péri du mal du pays en quelques semaines dans les rangs de l’armée égyptienne.

Le triomphe d’une nouvelle maladie

A l’aune de cas innombrables rapportés par les médecins, le constat est troublant. Ce trauma psychique se manifeste par des phases d’abattement dépressif, des nausées, de l’anorexie, des pulsions suicidaires, une faiblesse générale. Toute la pensée des XVIIIe et XIXe siècles se trouve, de fait, mobilisée pour définir et combattre ce mal qui répand la terreur : la psychiatrie militaire, la médecine aliéniste, l’humanisme des Lumières, la conception du progrès, le marxisme et la théorie de l’aliénation de l’homme, voire la propagande nationaliste et ­coloniale.

Il vous reste 42.96% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici