« Néanmoins. Machiavel, Pascal » : Carlo Ginzburg, cas singulier

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« Néanmoins. Machiavel, Pascal » (Nondimanco. Machiavelli, Pascal), de Carlo Ginzburg, traduit de l’italien par Martin Rueff, Verdier, « Histoire », 288 p., 22 €.

Comme titre, un adverbe : « néanmoins ». En italien (nondimanco) ou en latin (tamen), le mot est fréquent dans Le Prince, de Nicolas Machiavel (1469-1527). Il y indique que les lois générales doivent toujours composer avec les réalités des situations effectives. Le prince doit être libéral ; néanmoins, pour être tel, il lui faut être somptueux, donc imposer ses peuples « de façon extraordinaire ». Le prince doit être perçu comme mû par la pitié ; néanmoins, cette exigence ne doit pas empêcher les actions qui inspirent la crainte. Il doit être intègre et loyal ; néanmoins, « on voit par expérience, de notre temps », qu’il est possible de faire de grandes choses sans foi et par ruse. Carlo Ginzburg entre dans le livre de Machiavel en portant l’attention sur cette habitude stylistique, qui convoque les exemples du présent ou des temps anciens pour montrer que le gouvernement du prince ne peut que s’écarter des principes.

Dans le sous-titre, Blaise Pascal (1623-1662) rejoint Machiavel, après une virgule que Carlo Ginzburg aime à commenter parce que, tout à la fois, elle lie et sépare les deux auteurs. Elle les associe, puisque tous deux se réfèrent à la casuistique, la pensée par cas, cette partie de la théologie morale qui accommode les principes aux situations particulières. Elle les sépare : Machiavel fait de la casuistique la matrice des discours qui introduisent l’exception dans la norme, tandis que Pascal la prend pour cible dans Les Provinciales. Sa présence dans la théorie politique est l’indice du processus qui, dans la première modernité, a fondé la théorie de l’Etat sur la sécu­larisation des concepts théologiques. Le cas devient alors exemple, le miracle préfiguration de l’exception. Le constat a été énoncé par Carl Schmitt (1888-1985). Ginzburg rappelle qu’il était déjà chez Pascal.

La familiarité de Machiavel avec la casuistique

Au fil des chapitres se dessinent les thèses fondamentales du livre. La première établit la familiarité de Machiavel avec la casuistique. Certes, rappelle Carlo Ginzburg, « en général, le rapport de Machiavel à la réalité était tout sauf livresque » ; néanmoins, les lectures ont inspiré ou conforté sa réflexion. Certaines sont plus que probables, faites dans les livres possédés par son père. C’est ainsi que les traités de Giovanni d’Andrea, qui datent du XIVe siècle, ont pu fournir la justification du moindre mal, reprise ironiquement par frère Timoteo dans La Mandragore, la comédie composée par Machiavel en 1508, ou que le commentaire de l’Ethique à Nicomaque, d’Aristote, rédigé au XVe siècle par Donato Acciaiuoli, a pu inspirer l’idée selon laquelle la politique est un art détaché de toute considération morale.

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