« L’invention du néolibéralisme », de Serge Audier : nélibéraux, détestés et méconnus

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« L’Invention du néolibéralisme. Histoire, concepts, controverses, volume 1. Devant la crise du libéralisme. Du colloque Lippmann à la Société du Mont-Pélerin, de Serge Audier, Le Bord de l’eau, « Documents », 512 p., 25 €.

Il y a une trentaine d’années, lors de l’implosion du bloc communiste, la question de la liberté politique semblait réglée une fois pour toutes. D’anciens marxistes, tel l’historien François Furet (1927-1997), jugèrent qu’elle n’était finalement pensable que dans le cadre du mode de production capitaliste. Avec Devant la crise ­du libéralisme, le philosophe Serge Audier, collaborateur du « Monde des livres » et maître de conférences à Sorbonne Université, ne se contente pas de révoquer cette lecture simpliste ou résignée de l’histoire contemporaine. Il nous donne l’occasion de tempérer les interprétations inverses, qui peignent l’« offensive néolibérale » sous des traits quasi infernaux.

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Car si penser d’un seul tenant la liberté économique et celle du citoyen a pu sembler un temps parachever l’idée que le marché libre constitue une loi de nature, cette évidence s’est vue remise en question, dès le début du troisième millénaire, par la multiplication des crises financières. Aux yeux de ses opposants, ­toujours plus nombreux, le même marché n’a pas tardé à se transformer en repoussoir, notamment lors des référendums sur les traités européens, rappelle Serge Audier. La connivence souvent invoquée entre la dictature de Pinochet au Chili et les économistes néolibéraux de Chicago (en particulier Milton Friedman, 1912-2006) a paru ­corroborer la théorie qui veut que le néolibéralisme s’accommoderait des pires régimes autoritaires et même s’inspirerait en réalité du juriste nazi Carl Schmitt.

Dans les rangs des critiques

Issu d’une thèse d’habilitation, en deux volumes (c’est le premier qui paraît, couvrant la période des années 1930 jusqu’à l’après-guerre), ce travail se veut la déconstruction systématique de ces deux « grands récits ». Certes, Serge Audier se range dans les rangs des critiques du marché. Mais il se refuse à confondre sa réalité avec les caricatures qu’en livrent thuriféraires ou adversaires. Il revisite ainsi ce que l’on considère comme l’événement fondateur du néolibéralisme : la réunion en 1938 à Paris du colloque Lippmann (autour du livre du journaliste et économiste Walter Lippmann, 1889-1974, La Cité libre, Librairie Médicis, 1938).

Pour le philosophe, croire, en frôlant parfois le conspirationnisme, que ce rassemblement d’intellectuels, puis la Société du Mont-Pélerin (Vevey, Suisse), fondée en 1947, ne font que préparer l’apogée du néolibéralisme à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, oblitère la diversité et la complexité de la doctrine néo­libérale et des itinéraires suivis par ses tenants. Etudiant des ­documents négligés par les chercheurs, et réhabilitant certains acteurs français oubliés du néolibéralisme (comme le philo­sophe Louis Rougier, 1889-1982, ou l’économiste Maurice Allais, 1911-2010), Serge Audier s’efforce de restituer la polychromie de cette constellation qui, face aux assauts des « ismes » (fascisme, corporatisme, nazisme ou communisme) dans les années 1920-1930, cherchait d’abord à défendre les démocraties parlementaires menacées. Sans les réhabiliter ni leur donner raison, il nous invite à prendre ces ­intellectuels, comme la liberté, au sérieux.

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