Le guitariste et chanteur anglais Wilko Johnson est mort

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Visage fermé, regard halluciné, le corps secoué de saccades, sa guitare portée haut, presque à l’horizontale. Sur scène, Wilko Johnson impressionnait. Comme son jeu, inspiré par celui des pionniers du rock’n’roll et du blues électrique ainsi que de son idole, l’Anglais Mick Green (1944-2010). Dans un même élan en balayage rythmique et éclats solistes, d’une main de fer. Membre du groupe Dr. Feelgood de 1971 à 1977, puis leader de ses propres formations, le guitariste et chanteur anglais Wilko Johnson est mort lundi 21 novembre, « à son domicile », en Angleterre, à l’âge de 75 ans. La nouvelle a été transmise par sa famille dans un communiqué diffusé mercredi 23 novembre, en fin de matinée, sans précision sur la cause de sa mort.

Né John Peter Wilkinson, à Canvey Island (Essex), site pétrochimique de l’estuaire de la Tamise, le 12 juillet 1947, Wilko Johnson – il change de nom à la fin des années 1960 – avait grandi dans un quotidien de violence paternelle. « Un salopard, je le haïssais, avait-il déclaré, en octobre 2013, au mensuel musical britannique Mojo. A son enterrement, moi [Wilko Johnson est alors âgé de 16 ans] et mon frère avons rigolé. Libérés. » En 1964, Wilko Johnson commence à jouer du rock et du rhythm and blues, notamment avec le batteur John Martin, dit « The Big Figure », futur membre fondateur de Dr. Feelgood.

Il se met aussi à la peinture – on lui doit le dessin du logo du Dr. Feelgood, visage d’un médecin à lunettes noires, sourire carnassier –, fait des études de littérature anglaise à l’université de Newcastle (Tyne and Wear). Sa spécialisation, les écrits du Moyen Age et le vieil islandais. Diplômé à la fin des années 1960, il enseigne un temps, puis revient à Canvey Island, où il rencontre le chanteur et harmoniciste Lee Brilleaux (1952-1994) et le bassiste John B. Sparks, dit « Sparko ». Fin 1971, avec Martin, ils fondent le groupe Dr. Feelgood.

Urgence rock

Au début des années 1970, alors que dominent le glam rock sophistiqué, avec David Bowie, T. Rex, Roxy Music, et le rock progressif, avec King Crimson, Genesis ou Yes, c’est le retour aux bases du rock et du rhythm and blues dans les clubs et les pubs, en particulier à Londres et dans ses environs. La presse musicale qualifiera ce courant de « pub rock », courant dont les représentants les plus significatifs seront Dr. Feelgood, Ducks Deluxe, Kilburn & The High Roads – mené par Ian Dury (1942-2000), futur leader de The Blockheads –, Eddie & The Hot Rods, Brinsley Schwarz ou Rockpile, avec Dave Edmunds et Nick Lowe.

Sur la pochette, en noir et blanc, quatre teigneux. La musique a été enregistrée en studio, d’un jet, comme jouée en concert

Au printemps 1974, la filiale britannique de la compagnie phonographique américaine United Artists s’intéresse au groupe. En janvier 1975 paraît l’album Down by the Jetty. Sur la pochette, en noir et blanc, quatre teigneux. La musique a été enregistrée en studio, d’un jet, comme jouée en concert. La prise de son en monophonie donne de la densité aux chansons, dont le principal compositeur est Johnson, parmi lesquelles She Does It Right, The More I Give, Roxette, I Don’t Mind ou All Through the City. Tout y est exact, la voix rauque de Brilleaux, par ailleurs harmoniciste nerveux, la guitare de Johnson, la rythmique.

En octobre 1975 paraît Malpractice. Même allure, même son, cette fois en stéréophonie, qui se fait à peine remarquer, même urgence rock. Wilko Johnson y signe notamment Back in the Night, You Shouldn’t Call the Doctor (If You Can’t Afford the Bills) et cocompose Going Back Home avec Mick Green, et Because You’re Mine avec Nick Lowe et « Sparko ». Leur troisième album, Stupidity, en septembre 1976, enregistré lors de concerts, témoigne de la force scénique du groupe.

Durant les séances d’enregistrement de Sneakin’ Suspicion, alors que United Artists espère que ce quatrième album sera une porte d’entrée aux Etats-Unis, le groupe se disloque. A la sortie de l’album, en mai 1977, Wilko Johnson n’en fait plus partie. Viré, selon lui, parti volontairement, selon les autres. Gypie Mayo (1951-2013) le remplacera avec talent jusqu’en 1981. En 1982, « Sparko » et « Big Figure » arrêtent à leur tour, et Lee Brilleaux restera le seul membre original du groupe jusqu’à sa mort en 1994.

Boogie-rock et astronomie

Wilko Johnson forme, à l’automne 1977, Solid Senders, avec le bassiste Steve Lewins, le batteur Alan Platt et le claviériste John Potter. L’inspiration ne change guère, si ce n’est que, par endroits, affleure un peu de reggae et que le piano donne un aspect boogie-rock à certains thèmes. Un seul album, Wilko Johnson Solid Senders, excellent, avec Blazing Fountains, Dr. Dupree, Too Bad ou Burning Down, est publié en 1978 par Virgin Records. Puis, en 1980, Ian Dury fait appel au guitariste pour rejoindre, brièvement, The Blockheads.

En 1980 paraît son premier album solo, Ice On the Motorway, chez Fresh Records. Au sein des Blockheads, Johnson s’est lié d’amitié avec le bassiste Norman Watt-Roy, qui rejoindra, en 1983, ce qui sera son groupe régulier, The Wilko Johnson Band. Sur la base d’un trio avec Watt-Roy et divers batteurs (Dylan Howe, depuis la fin des années 2000), le guitariste enregistre une demi-douzaine d’albums, dont le très bon Don’t Let Your Daddy Know (Bedrock Records, 1991).

Moins actif après la mort de sa femme, en 2004 – il l’avait rencontrée au milieu des années 1960 et elle était devenue son agent –, il s’adonne à sa passion pour l’astronomie, un puissant télescope étant installé sur le toit de sa maison. En 2005 paraît l’album Red Hot Rocking Blues (Jungle Records), collection de reprises de Dylan, Van Morrison, Johnny Otis, Chuck Berry… En octobre 2009, le film documentaire Oil City Confidential, de Julien Temple, hommage aux années Dr. Feelgood, est présenté. Wilko Johnson apparaît également, en 2011 et 2012, dans la série télévisée Game of Thrones, où il incarne le personnage de Ser Ilyn Payne, bourreau muet.

Fin 2012, des examens révèlent qu’il est atteint d’une forme avancée de cancer du pancréas. Il refuse le traitement chimiothérapique, annonce une tournée d’adieu et entreprend, à l’automne 2013, un enregistrement avec Roger Daltrey, le chanteur de The Who, Going Back Home (Chess Records). Une opération de son cancer a lieu fin avril 2014, quelques semaines après la sortie de l’album. En octobre 2014, Wilko Johnson annonce qu’il est guéri et qu’il peut reprendre une activité plus régulière de musicien. Il retrouve la scène – son dernier concert a eu lieu au Shepherd’s Bush Empire, à Londres, le 18 octobre 2022 –, enregistre à nouveau. En juin 2018 est publié ce qui restera son dernier album, Blow Your Mind. Du rock direct, sans chichis, intemporel.

Wilko Johnson en quelques dates

12 juillet 1947 Naissance à Canvey Island (Essex).

1971 Fonde le groupe Dr. Feelgood

1977 Quitte Dr. Feelgood

1978 Premier et unique album avec Solid Senders

1983 Formation de The Wilko Johnson Band avec le bassiste Norman Watt-Roy

1991 Don’t Let Your Daddy Know

2014 Going Back Home, avec Roger Daltrey, chanteur de The Who

2018 Blow Your Mind

21 novembre 2022 Mort à son domicile, en Angleterre, à l’âge de 75 ans

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