« Le cœur ne cède pas », de Grégoire Bouillier : identification d’une femme

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« Le cœur ne cède pas », de Grégoire Bouillier, Flammarion, 912 p., 26 €, numérique 18 €.

Avouons-le, on n’attendait pas de sitôt Grégoire Bouillier. Après la parution des 2 000 pages, en deux tomes, de son monumental Dossier M (Flammarion, 2017 et 2018), que l’auteur de Rapport sur moi (Allia, 2002) avait mis près de dix ans à écrire, on se demandait même s’il réussirait à ressentir de nouveau un désir d’écriture suffisamment puissant pour s’engager dans une aventure romanesque au long cours. La publication, en 2019, des 128 pages de Charlot déprime (Librio), inspirées par le mouvement des « gilets jaunes », laissait entrevoir un retour au format bref de ses titres précédents. Dans les toutes premières pages de son enthousiasmant nouveau livre, Le cœur ne cède pas, l’écrivain le reconnaît : « Mon dernier livre m’avait vidé de ma substance. Je lui avais tout donné et il m’avait tout pris, emportant avec lui mes forces vives sans m’en laisser aucune. J’étais rincé, vidé, ras-le-bol. (…) Plus aucune force ni désir. Nul psychisme. »

Fait divers macabre

Grégoire Bouillier ne cesse de voir dans la réalité un réseau de signes et de coïncidences. Il y puise matière à digressions et associations d’idées pour mieux cerner un objet qui, toujours, semble lui échapper. Il y a donc quelque ironie, mais nul paradoxe, à ce que Le cœur ne cède pas, fort de ses 900 pages, se présente comme un livre particulièrement roboratif quand bien même il s’attache à l’histoire d’une femme, Marcelle Pichon, ancien mannequin qui s’est laissée mourir de faim chez elle, en 1985.

A lui seul, le fait divers, dont la presse avait rendu compte, est frappant. Marcelle Pichon a choisi une mort lente, douloureuse, sans prévenir qui que ce soit mais en tenant durant quarante-cinq jours son journal d’agonie. A qui, dans son extrême solitude, adressait-elle le texte, lequel ne sera découvert que dix mois plus tard, en même temps que son corps momifié ? Et, aussi intrigant soit-il, pourquoi ce fait divers macabre a-t-il pu relancer le processus créatif d’un écrivain presque résigné à ne plus écrire ? « Pour une raison que je ne m’expliquais pas moi-même, admet le narrateur, il fallait que je comprenne [ce qui s’était passé]. » Pour l’écrivain, il s’agit de « transformer l’impossible désir de savoir qui était Marcelle Pichon en possible désir d’écrire sur elle ».

Un roman des origines

Plus que l’enquête méticuleuse, pleine de rebondissements, de fausses pistes et de découvertes exaltantes, qu’il mène à la manière d’un détective privé un peu loufoque, c’est l’élucidation progressive des motifs inconscients de son obsession pour Marcelle Pichon qui donne sa véritable densité, et sa nécessité, au texte. Au sein de la Bmore & Investigations, l’agence de détectives fictive dans laquelle il se projette pour laisser libre cours à ses intuitions, il invente un personnage qui doit autant à sa propre sensibilité qu’aux éléments biographiques progressivement mis au jour. Les hypothèses que formule le ­narrateur sur la personnalité de son héroïne prennent tout leur sens lorsque celui-ci comprend et assume le caractère « absolument subjectif de l’enquête elle-même ». En se prenant au jeu de l’enquête généalogique pour tenter d’éclaircir ce qui a pu déterminer le destin de Marcelle Pichon, l’écrivain s’aventure insensiblement d’abord, puis de manière de plus en plus assurée, dans l’écriture du roman de ses propres origines.

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