« Langages de vérité » : Salman Rushdie en lecteur érudit

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« Langages de vérité. Essais 2003-2020 » (Languages of Truth. Essays 2003-2020), de Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Actes Sud, 400 p., 25 €, numérique 19 €.

Tous les architectes le savent : pour percer une ouverture dans un bâtiment très ancien, mieux vaut savoir comment il est ­construit. Il en va de même en littérature. Quand Salman Rushdie écrit Les Enfants de minuit (Stock, 1983), il ouvre une ­brèche dans l’histoire du roman anglophone. Mais, cette histoire, il la connaît pierre par pierre, elle l’a bercé, influencé, pétri, et c’est pour lui rendre hommage qu’il publie aujourd’hui un foisonnant et passionnant recueil d’essais. Ouvrage qui tombe à pic, après l’attentat dont il a été victime, le 12 août, aux Etats-Unis, pour rappeler cette évidence : l’auteur des Versets sataniques (Christian Bourgois, 1989) n’est pas seulement la victime d’une fatwa sans fin. Il est d’abord et avant tout un grand d’écrivain, façonné et nourri par d’autres grands écrivains.

Les contes d’Andersen à Bombay

Langages de vérité réunit une quarantaine de textes (cours, articles, conférences, préfaces…) écrits entre 2003 et 2020. Erudition, éclectisme : le tout forme une délicieuse invitation à plonger dans l’art de la fiction, depuis les fables non écrites venues du fond des âges jusqu’aux œuvres de Beckett ou de Faulkner. Rushdie y disserte sur la question du hasard chez Héraclite et dans le Mahabharata. Il s’interroge sur la notion de libre arbitre chez Kurt Vonnegut. Analyse ce qui fait la force d’une voix littéraire nouvelle – par exemple « le cri exacerbé de besoin, de souffrance et de désir » que Philip Roth fait entendre dans Portnoy et son complexe (Gallimard, 1970). Ou encore suggère des liens inattendus entre « les deux pères de la littérature moderne » que sont Shakespeare et Cervantès.

Mis bout à bout, ces essais composent un cours de littérature aussi magistral qu’original. Tout est fait pour rendre la chose vivante : une anecdote sur le « redoutable courroux » du dramaturge Harold Pinter, un déjeuner inattendu avec Eudora Welty (Rushdie était ce jour-là d’une timidité paralysante)… S’y ajoutent des réminiscences de l’enfance et des souvenirs de lectures, comme celui du petit Salman découvrant, émerveillé, les contes d’Andersen, à Bombay, sa ville natale. « La Reine des neiges avec ses éclats de miroir magique qui pénétraient dans les veines des gens et transformaient leur cœur en glace était encore plus terrifiante pour un garçon des tropiques où il n’y avait de glace que dans le réfrigérateur. »

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