Jeunes & anciens (1ère partie) : le choix du « Jazz et la salsa » #6

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Yissy García à l’avant-garde du jazz cubain

Insaisissable Yissy García… Aussi inclassable que ses changements capillaires. On connaît le nom de la jeune batteuse cubaine, mais on a parfois du mal à la situer. La fille du percussionniste Bernardo García (un des fondateurs d’Irakere), passée de l’institution Orquesta Anacaona à la formation Maqueque de Jane Bunnett, en passant par le collectif Interactivo, a multiplié les collaborations au risque de brouiller les pistes. Son groupe Bandancha vient de fêter ses dix ans avec un deuxième album intitulé « Light » sorti chez le label français Labory.

La première apparition officielle de Bandancha remonte au 21 août 2012 lors d’un concert à l’auditorium du Museo de Bellas Artes de La Havane. La formation comprend alors Jorge Aragón au piano, Julio César González à la basse, Julio Rigal à la trompette et un élément définitivement original : Dj Jigüe aux machines. Le jazz électro prêt à danser de Yissy trouve alors immédiatement un public qu’on imagine plus facilement à l’image de l’audience branchée de la Fabrica de Arte Cubano que des inconditionnels de Bobby Carcassés. Bien entourée et bénéficiant d’un large soutien, Yissy finance son album « Nueva Noticia » en lançant le premier crowdfunding à Cuba à une époque où internet n’en était qu’à ses balbutiements.

Autant inspirée par Jojo Mayer que Herbie Hancock ou Miles Davis, Yissy García propose un jazz cubain tourné vers l’avenir.

« Light » rassemble des morceaux de la formation depuis sa création, en particulier les titres publiés depuis 2018 : Arambu (avec Telmary Díaz et Alexander Abreu), Arroz Con Mango, En Un Despertar, Arrollando, Omilai. Consciente des transformations dans la consommation de la musique, elle a modifié sa stratégie de diffusion, distillant ses singles sur les plateformes de streaming et son bandcamp. Dans le même ordre d’idées, elle accompagne toujours sa musique de clips ou de captations vidéo.

L’ensemble est complété par deux inédits, Light et La Ciudad de Mis Abuelo ainsi que la reprise de ses deux tubes Mr Miller et Nueva Noticia réorchestrés dans une nouvelle configuration. En effet, « Light » concrétise le tournant opéré par le groupe avant la pandémie avec la substitution du disc jockey par une deuxième percussionniste.

Assagie, Yissy ? Plus organique, le nouvel album séduira les amateurs d’un jazz afro-cubain plus traditionnel. Mais l’ADN est conservé, avec des synthés toujours présents et un rythme uptempo soutenu par la double percussion. Autant inspirée par Jojo Mayer (batteur suisse proche du drum and bass) que Herbie Hancock ou Miles Davis, Yissy propose un jazz cubain tourné vers l’avenir.

Aujourd’hui Yissy s’est installée à Miami, a recruté de nouveaux musiciens et envisage 2023 avec des compositions nouvelles et des projets de tournées en Europe ainsi qu’aux États-Unis.

Yissy García : « Light » (Labory Jazz)

Interactivo, la grande école de la fusion cubaine

En 2021, Interactivo fêtait ses 20 années d’existence. Comment ne pas parler de « la grande école de la fusion de la musique cubaine », tel que l’écrit le magazine musical AM : PM ?

Fondé par le pianiste Roberto Carcassés, Interactivo est un collectif dans lequel chacun va et vient. Si le noyau dur fut constitué au départ de Yusa, Francis Del Río, William Vivanco and Telmary Díaz, Interactivo a vu passer dans ses rangs les nouveaux talents Cimafunk et Brenda Navarrete. Côté sidemen, on retrouve les pointures de la scène actuelle : Oliver Valdés, Rodney Barreto, Yaroldy Abreu, Carlos Miyares, Julito Padrón et bien d’autres. Tout ce beau monde se retrouve dans cet album célébration, conçu dans les circonstances particulières de la pandémie, enregistré dans les home studios, assemblé grâce à la magie d’internet. « En Fa Sostenido » est un album à l’énergie intacte, un concentré d’Interactivo.

Interactivo, « ça joue ! »

Chacun dans son rôle déroule sa partition, la chanteuse-compositrice Yusa, le showman Francis Del Río, la rappeuse star Telmary, la violoniste Tanmy López. En fonction des goûts, certains morceaux font plus mouche que d’autres, comme La Flor de mi Jardín (magnifique changüí de Wiliam Vivanco), Mila Yeo de Brenda Navarrete (afro-cubain à la sensibilité féminine qui n’est pas sans rappeler l’univers d’En El Aire Project d’Eliane Correa), ou Melodia Absurda thème de jazz inspiré mettant en vedette le vétérant Bobby Carcassés. Interactivo, c’est une immense jam, fusion de rythmes traditionnels, jazz, rock et urbains, qui déclenche irrémédiablement la réaction : « Ça joue ! »

Si les contributions de Cimafunk et d’Alexander « D’Primera » Abreu tirent l’auditeur vers la musique dansante, ce sont les incursions dans la nueva trova qui attirent notre attention : Viene La Cosa, de et par l’iconique Silvio Rodríguez et Buenos Aires Muerte del 92, reprise exceptionnellement au chant par Roberto d’un titre de Santiago Feliú. Roberto a longtemps joué avec le chanteur disparu prématurément en 2014. Il reste un grand admirateur et un grand promoteur de son travail. Quant à Silvio, il est une autre inspiration pour Roberto. Ils lui ont travaillé ensemble sur « Segunda Cita » et, dixit le pianiste, « partagent de nombreuses affinités humaines et musicales ». C’est dire combien les influences d’Interactivo peuvent être multiples.

« En Fa Sostenido » est le témoignage de l’aventure Interactivo, expérience riche et unique.

Interactivo : « En Fa Sostenido » (Bis Music)

Le guitariste Héctor Quintana s’attaque à l’« animal » Silvio Rodríguez

Dans « Animal de Galaxia », le guitariste cubain Héctor Quintana célèbre l’œuvre du chantre de la nueva trova, son compatriote Silvio Rodríguez. L’ouverture aux allures jazz-rock donne le ton d’un album qui semble à des années-lumière de l’univers du troubadour. Et pourtant Silvio est bien là.

Après un enregistrement live consacré à Benny More, le jeune musicien cubain semble s’être fait des hommages une spécialité. S’il ne s’agit en l’occurrence que d’un concours de circonstances, il a montré un talent rare du portrait en creux. Dans « Un Siglo Despues », le musicien dessinait un portrait du roi du mambo dans un style très éloigné des big bands. Le projet qui comprend des invités prestigieux tels qu’Alain Pérez, Cimafunk ou Danay Suárez fut présenté en 2019 au festival Jazz Plaza.

Ce nouveau projet va encore plus loin que le précédent puisque totalement instrumental. Une gageure pour un hommage à un chanteur. Et un défi terriblement casse-gueule lorsqu’on sait que les chansons de Silvio sont connues de tous à Cuba, et au-delà, dans toute l’Amérique Latine.

Héctor Quintana met en lumière la nature cosmique de Silvio Rodríguez

Reprenant l’expression utilisée par le trovador dans la chanson El Elegido, Héctor met en avant la nature cosmique de l’animal, soulignant son caractère universel au travers de son prisme personnel. Silvio Rodríguez est une des influences du jeune cubain moins en tant que guitariste que pour les aspects harmoniques et mélodiques de sa musique. Il a fait une sélection propre à mettre en valeur l’œuvre du point de vue musical.

« Animal de Galaxia » esquisse deux mouvements. Le premier rassemble des versions démonstratives de Tema de Los Locos, Yo Digo Que Las Estrellas, Canto y Arena pour terminer par un spectaculaire Santiago de Chile. La suite déroule des reprises de Mujeres à Mariana plus proches de l’univers de la trova, des thèmes qui donnent envie de découvrir ou redécouvrir le répertoire du chanteur. Le disque se conclut par une composition originale d’Héctor simplement intitulée Silvio.

Héctor associe à la réussite de son travail le producteur Enrique Carballea, qui a eu l’idée originale et le batteur Oliver Valdés qui a largement contribué aux arrangements, les autres musiciens Yandy Martínez (basse), Tony Rodríguez (piano), Esteban Puebla (claviers) et bien entendu Silvio.

Que les lecteurs qui ne connaissent pas Silvio Rodríguez ne se détournent pas d’ « Animal de Galaxia ». C’est un album formidable. Quant aux fans, ils pourront apprécier la dimension nouvelle que donne Héctor à l’œuvre de Silvio. Le jeu sensible du guitariste allie classicisme et personnalité. Depuis la sortie de son premier album « Dactilar » en 2017, le discret guitariste ne cesse d’impressionner. Il confie être impatient de publier ses propres compositions. On a hâte.

Héctor Quintana : « Animal de Galaxia » (Producciones Colibrí)

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