James Baldwin et Teju Cole, Annie Jourdan, Jean-Patrick Manchette, Claudine Tiercelin… Les brèves critiques du « Monde des livres »

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Un roman, des récits, des biographies, des essais… Voici les brèves critiques de onze ouvrages notables en cette onzième semaine de l’année.

Entretiens. « La Part d’ombre », de Stéphane Audoin-Rouzeau

La guerre ? Nos sociétés occiden­tales l’avaient reléguée dans les confins et le peu de mémoire. On l’avait oubliée ou, plutôt, on l’avait refoulée, refusant de voir, d’entendre notre héritage, notre part d’ombre. Ce déni constitue l’axe central du recueil d’entretiens de Stéphane Audoin-Rouzeau avec Hervé Mazurel. Sa publication aujourd’hui prend très évidemment une résonance particulière avec l’invasion de l’Ukraine. Les travaux d’Audoin-Rouzeau ont amené à un regard différent sur la première guerre mondiale, par sa mise en écho des destins ordinaires. On connaît aussi sa contribution fervente à l’étude du génocide des Tutsi au Rwanda. Si le livre nourrit une passionnante discussion sur les origines et les conséquences, culturelles, anthropolo­giques, de la guerre, sur le « consentement » ou la « contrainte », sur l’image de l’ennemi, les barbaries banales, il révèle aussi, dans l’intimité du dialogue, le portrait en creux d’un historien du sensible « fasciné par le réel », défenseur engagé des ­mémoires. X. H.

« La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre. Dialogues avec Hervé Mazurel », de Stéphane Audoin-Rouzeau, Les Belles Lettres, 192 p., 15,50 €, numérique 11 €.

Récits. « Leukerbad 1951/2014 », de James Baldwin et Teju Cole

Leukerbad 1951/2014 réunit deux textes : Un étranger au village, de James Baldwin (1924-1987), et Corps noir, de Teju Cole (né en 1975). Le texte de Baldwin, intégré plus tard aux Chroniques d’un enfant du pays (Gallimard, 1973 ; rééd. 2019), se situe en 1951 à Leukerbad, dans le Haut-Valais, en Suisse. Personne n’y a alors jamais vu d’homme noir. Les enfants courent après Baldwin aux cris de « Neger ! Neger ! » On se moque de cet Africain qui prétend être un Américain. Baldwin fait mine de comprendre l’étonnement des habitants (« Les gens sont piégés dans l’Histoire et l’Histoire est piégée en eux »), mais il souffre. De ne pas être considéré comme un homme par des habitants qui se vivent comme des héritiers de Shakespeare et de Bach. Puis, déplaçant sa colère, l’intellectuel fait une analyse radicale de la condition de l’Américain noir et du suprémacisme blanc. En 2014, Teju Cole part à Leukerbad sur les traces de James Baldwin. S’il n’est plus le seul homme noir de la ville, les regards s’attardent sur sa couleur de peau. Mais l’écrivain ne se sent pas atteint dans son humanité comme Baldwin. « C’est le bénéfice hérité des luttes des générations passées », reconnaît-il. Cependant, à l’instar de son aîné, Leukerbad lui donne « une vision plus nette de la situation dans son pays », plombé par les violences ­policières contre les Noirs. Face aux pics enneigés, il s’interroge : « Et ­maintenant ? » Gl. Ma.

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