Gustave Roud, l’arpenteur métaphysique

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« Œuvres complètes », de Gustave Roud, 4 volumes en coffret (Œuvres poétiques, Traductions, Journal [1916-1976], Critique) sous la direction de Claire Jaquier et Daniel Maggetti, Zoé, 5 120 p., 65 € jusqu’au 31 décembre 2022, 85 € au-delà.

En fermant le cercueil de Gustave Roud, le 13 novembre 1976, jour de son enterrement, son voisin Claude Chappuis eut cette phrase : « Maintenant, tu vas arrêter de rôder, Gustave. » Sa vie durant, le poète, en effet, n’a cessé de parcourir à pied les routes, chemins et sentiers de son pays, le Haut-Jorat, cette région suisse de plaines bordées de collines, située sur le plateau vaudois, à l’est de Lausanne. Un pays qu’il n’a jamais quitté. Il y a vécu de l’âge de 11 ans à sa mort, avec sa sœur Madeleine, son aînée de quatre ans, dans la ferme familiale de Carrouge où s’étaient installés ses parents en 1908, après le décès du grand-père. La poésie de Roud se confond avec cette terre, ces paysages que bousculent les saisons. Elle se ­confond avec ce désir de les arpenter en tous sens, de les redécouvrir à chaque fois. « Oui, prendre son pas : la seule manière de ressentir l’accord foncier qui lie un homme au lieu de son séjour terrestre et permet à chacun d’être soi. »

Un lyrisme troublant

Les éditions Zoé publient ses Œuvres complètes, et cela constitue un événement, car on s’aperçoit qu’à beaucoup d’égards Gustave Roud nous est resté peu connu. A sa disparition, il laisse juste une dizaine de livres. C’est grâce au poète et écrivain Philippe Jaccottet (1925-2021) que les lecteurs français ont vraiment pu approcher ces recueils au lyrisme troublant, à l’entêtante métaphysique. Jaccottet, qui l’a rencontré en 1941, à 16 ans, eut avec lui une relation de disciple à maître qui évolua en profonde amitié. C’est à lui que Roud demandera, en totale confiance, de veiller, dans l’après, sur ses ouvrages. En 1982, il fait découvrir une première édition du Journal du poète (publié chez Bertil Galland). Il s’agit alors d’une version fragmentaire, sélective, excluant la plupart des passages ayant trait au quotidien. Une deuxième, plus littérale, détaillée, critique, par Anne-Lise Delacrétaz et Claire Jaquier, paraîtra chez Empreintes en 2004.

Tenu sans interruption de 1916 à 1976, le « Journal » est l’écriture première, le creuset, le réservoir de tous les autres textes

Ce Journal, aujourd’hui entièrement restitué (cahiers, carnets, agendas, notes éparses), est au centre des quatre volumes des Œuvres complètes. Tenu sans interruption de 1916 à 1976, il est l’écriture première, le creuset, le réservoir de tous les autres textes. Impressions, descriptions, réflexions portées par l’instant, bouleversements de l’âme, allégresse ou tourments du corps, tout s’y rejoint, s’y rassemble. Pour sa poésie, Roud en reprend des passages entiers qu’il remanie à peine. D’autres fois, il entortille les souvenirs, les moments passés, dans une rhapsodie nerveuse, intense. Et le Journal irradie tout autant l’ensemble de ses travaux. Que ce soient ses très nombreuses critiques artistiques, littéraires, sous forme de préfaces, d’articles, commentaires, dans les journaux dont on s’aperçoit ici de l’étendue et de la variété, ou encore ses traductions. Car l’édition révèle également toute cette activité de passeur. Transposition créatrice. On savait ses affinités, sa proximité sensible avec Novalis, Hölderlin, Trakl, l’attention particulière qu’il avait eu aux Lettres à un jeune poète de Rilke, mais on ignorait qu’il s’était attaché aussi bien à la bénédictine et poétesse du XIIe siècle Hildegard de Bingen qu’aux écrits de l’Egypte antique.

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