Dangereux Jean-René Huguenin : un « Bouquins » pour l’auteur de « La Côte sauvage »

0
29

« La Côte sauvage. Journal. Le Feu à sa vie, suivis de romans et textes inédits », de Jean-René Huguenin, édité par Oliver Wagner, préfacé par Michka Assayas, introduit par Etienne de Gail, Bouquins, « La Collection », 1 216 p., 32 €.

Il ne faut pas envier les écrivains : leur vie est aussi une vie de honte. On se consume parfois, porté par le plein vent de la jeunesse, dans l’idée qu’une existence sacrifiée au geste d’écriture et qui ­connaîtrait, tôt, très tôt, une fin brutale pourrait bien être un mal nécessaire pour entrer dans la légende. Puis, un jour, on a vieilli. Et on s’aperçoit, toutes prétentions réduites à peau de chagrin, que l’on n’a eu, ni en matière de talent ni non plus de fin tragique, les moyens de ses ambitions. Il ne suffit pas de s’écraser à pleine vitesse contre le parapet d’un pont ou de disparaître en Abyssinie pour être lu pendant des générations. Reste la consolation de rencontrer sur la route de l’entre-deux-âges des livres qui, par la perfection presque inquiétante de leur style, la radicalité de leur propos, aussi bien que leur refus de complaire aux goûts et dégoûts du moment, sont d’authentiques trésors. Dotées de cinq romans (dont quatre jamais montrés au public), d’écrits divers destinés à des revues littéraires, d’un journal intime et d’une correspondance fascinante par son intensité, les 1 000 pages que Bouquins consacre, grâce au don de sa sœur Jacqueline, à l’éternellement jeune Jean-René Huguenin, disparu le 22 septembre 1962 dans un accident de voiture à l’âge de 26 ans, ont cette beauté-là. Glaciale et brûlante.

Lire aussi la critique de 1964 : Article réservé à nos abonnés « Journal », de Jean-René Huguenin. « Mille chemins ouverts », de Julien Green

De travail acharné, pour inciser dans le vif de la phrase comme du rapport à autrui, il est sans cesse question dans le journal qu’Huguenin aura tenu de ses 17 ans à l’avant-veille de sa mort. On prescrira volontiers sa lecture aux adolescents, et aux moins jeunes qui se souviennent encore des idéaux qui les ont faits. Huguenin veut plaire mais se vomit d’y arriver. Il admire Dostoïevski, Bernanos, Constant ; Robbe-Grillet l’agace. Au lycée Claude-Bernard, à Auteuil, il a pour professeur Julien Gracq et se lie avec ­Renaud Matignon et Jean-Edern Hallier. Avec ce dernier et Philippe Sollers, il fonde la revue Tel Quel, au Seuil, mais s’en fait rapidement chasser, autant pour absentéisme que pour intransigeance. Il écrira des romans jamais publiés quoique extrêmement construits, où la question du crime et de l’inceste est partout présente, une centaine d’articles pour La Table ronde, Arts ou Les Lettres françaises, sur la jeunesse et l’amour, l’état des sciences, Kafka, Valéry, le Nouveau Roman, et même sur les rapports entre médecine et littérature, où l’on trouve d’ailleurs cette phrase, en forme d’adresse cachée à son père cancérologue : « La médecine ne fera jamais que prolonger l’homme. La littérature, elle, peut l’éterniser. »

Il vous reste 49.07% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici