« Corps flottants », de Jane Sautière : le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault

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« Corps flottants », de Jane Sautière, Verticales, 112 p., 12,50 €, numérique 9 €.

LOURD LÉGER

Le livre est court, mais il demande à être lu lentement. Ce dont il parle est presque impossible à dire tant la matière en est ténue. Le sujet est grave pourtant : la mort des enfants, le génocide cambodgien (1975-1979) ; mais il est abordé par ce qui manque, à savoir ce qui reste quand tout disparaît. Vers la fin du livre, la photo de Bophana prise par les Khmers rouges au moment de l’extermination de la jeune fille à S21, devenue l’emblème du centre mémorial qui porte son nom, est l’image de ce qui survit dans la disparition. Son regard rayonne au-delà de celui qui la photographie. Il exprime la part d’elle qui ne peut lui être enlevée, une ­vérité absolue et insaisissable. La photographie diffracte ce regard, illumine les autres disparus, et elle emplit de force la vue.

Une expérience optique a déclenché l’écriture : des taches apparaissent dans le champ visuel et dérangent la vision. Parfois appelés « spectres », ce sont des « corps flottants », qui donnent son titre au livre de Jane Sautière. Entre ce trouble oculaire et la photographie de Bophana, l’autrice entre dans un champ aveugle qui est l’expérience de la disparition de son passé. « Ce qui est mort l’est-il vraiment ? », se demande-t-elle. Au Cambodge, où elle a passé trois ans, de 1967 à 1970, dans les dernières années du régime de ­Sihanouk, elle tente de mettre son corps au rythme du nouveau pays, de sa profusion et de ses fluctuations permanentes. La vie animale y glisse en permanence dans la vie humaine. Des fruits inconnus mûrissent en laissant des odeurs exas­pérantes et douces. Des singes séchés ricanent au grand marché. Dans ce cadre, Jane Sautière fait l’expérience de la folie, du désir, de la violence sociale, du racisme colonial et de tout ce qu’elle découvrira ensuite chez Marguerite Duras (1914-1996).

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Le nom de Battambang résonne ici comme un petit tambour en convoquant la toponymie des livres de Duras, avec le Mékong, le Tonlé Sap, le chant de la mendiante dans le film India Song (1975) et Le Vice-Consul (Gallimard, 1966), le décor de la domination si bien représenté dans Un barrage contre le Pacifique (Gallimard, 1950), lu au retour en France, et si bouleversant dans L’Amant (Minuit, 1984). « Les lois et les races ignorées. La totalité d’une personne versée dans son désir. » Ces ­livres, Jane Sautière le dit, fondent son existence d’écrivaine. Ils ont constitué sa personne avant même qu’elle les ait lus. Lorsqu’elle se trouve en vacances à Sihanoukville, à 17 ans, au lieu exact où se trouvaient les terres de la mère de Duras, elle pense « n’avoir jamais vécu cette façon d’habiter le monde, sans aucun écart avec ce qui [l]’entoure ». Aujourd’hui ­encore, ces personnages l’accompagnent et font partie des corps flottants de son existence, comme son frère et sa sœur morts avant sa naissance, et d’autres morts dont on oublie les noms. Le cinéaste Rithy Panh, un des compagnons de sa quête, sculpte des figurines en ­argile pour donner consistance aux disparus, à l’image manquante ; ces formes sensibles retournent à la terre, mais elles ont inscrit en passant le sillage de ce que l’on pourrait appeler une âme.

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